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1955 |
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W. W. Norton © 1988 |
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Valeur de la science [1] |
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SOMMAIRE |
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1re valeur : L'utilité technologique La valeur initiale de la science est reconnue : elle permet de découvrir et fabriquer toutes sortes de choses. Bien entendu, si nous fabriquons de bonnes choses, ce n'est pas seulement au crédit de la science ; c'est aussi au crédit du choix moral qui nous a conduits vers ce bon travail. La connaissance scientifique est un pouvoir d'action qui permet de faire autant de bien que de mal — mais elle n'est pas livrée avec un mode d'emploi sur la façon de l'utiliser. Un tel pouvoir a une valeur évidente, même si cette valeur peut être annulée par ce que l'on en fait. Lors d'un voyage à Honolulu, j'ai appris comment exprimer ce problème commun à l'humanité. Dans un temple, le guide expliquait aux touristes quelques rudiments sur la religion bouddhiste. Puis il a terminé en disant qu'il avait quelque chose à dire que l'on n'oublierait jamais — et je ne l'ai effectivement jamais oublié. C'était un proverbe bouddhiste : Chaque homme reçoit la clé de la porte du paradis ; la même clé ouvre les portes de l'enfer. Quelle est donc la valeur de la clé du paradis ? Si nous manquons d'instructions claires qui permettraient de déterminer quelle est la porte du paradis et quelle est celle de l'enfer, l'usage de cette clé peut être dangereux. Mais la clé a, de toute évidence, une valeur : comment entrer au paradis sans elle ? Les instructions ne seraient d'aucune valeur sans la clé. Il est donc évident qu'en dépit du fait qu'elle puisse générer des horreurs monstrueuses dans le monde, la science a de la valeur parce qu'elle peut produire quelque chose. 2e valeur : Le plaisir intellectuel Une autre valeur de la science est ce plaisir que l'on nomme la jouissance intellectuelle que certains tirent de la lecture, de l'apprentissage ou de la réflexion à son sujet, et que d'autres trouvent en y travaillant. C'est un point important, un point que ne considèrent pas assez ceux qui nous répètent que notre responsabilité sociale est de réfléchir à l'impact de la science sur la société. Ce simple plaisir personnel a-t-il une valeur pour la société dans son ensemble ? Non ! Mais c'est aussi une responsabilité d'examiner le but de la société elle-même. Est-ce d'organiser les sujets pour que les gens puissent jouir des choses ? Si tel est le cas, alors la jouissance de la science est aussi importante que toute autre chose. Mais je ne voudrais pas sous-estimer la valeur de la vision du monde résultant de l'effort scientifique. Nous avons été amenés à imaginer toutes sortes de choses infiniment plus merveilleuses que l'imagination des poètes et des rêveurs du passé. Ceci montre que l'imagination de la nature va au-delà de l'imagination de l'homme. Par exemple, n'est-il pas plus remarquable pour nous tous d'être agrippés — la moitié d'entre nous la tête en bas — par l'attraction mystérieuse d'une balle en rotation oscillant dans l'espace depuis des milliards d'années, plutôt que d'être portés sur le dos d'un éléphant, lui-même soutenu par une tortue nageant dans un océan infini. J'ai pensé à ces choses si souvent par moi-même et j'espère que vous m'excuserez de vous rappeler ce genre de réflexion — dont je suis sûr que beaucoup d'entre vous ont certainement déjà eues — ne pourrait jamais avoir lieu auparavant parce que les gens n'avaient alors aucune des informations dont nous disposons aujourd'hui sur le monde. Par exemple, seul, au bord de la mer, je commence à réfléchir.
Les vagues déferlent
Siècles des siècles
Jamais au repos
Au fond de la mer,
Croissant en taille et en complexité,
Hors du berceau,
Debout face à la mer, Le même frisson, la même révérence et le même mystère reviennent encore et encore dès que nous approfondissons n'importe quelle question. Avec la connaissance vient un mystère plus profond, plus merveilleux encore, qui nous incite à pénétrer davantage. Ne craignant jamais que la réponse se révèle décevante, c'est avec plaisir et confiance que nous retournons chaque nouvelle pierre pour y découvrir une étrangeté insoupçonnée, ouvrant la voie à des questions et des mystères plus admirables encore — c'est certainement à une aventure grandiose ! Il est vrai que peu de personnes étrangères au monde scientifique connaissent ce type particulier d'expérience religieuse. Nos poètes n'écrivent pas à ce sujet ; nos artistes n'essaient pas de dépeindre cette chose remarquable. J'en ignore la raison. Personne n'est donc inspiré par notre vision actuelle de l'univers ? Cette valeur de la science reste ignorée des chanteurs : vous en êtes réduits à entendre, non pas un chant ou un poème, mais une conférence d'un soir à ce propos. Nous ne sommes pas encore à l'âge scientifique. Peut-être l'une des raisons de ce silence est qu'il faut savoir lire la musique. Par exemple, l'article scientifique peut affirmer : « La teneur en phosphore radioactif du cerveau du rat diminue de moitié sur une période de deux semaines. » Or, qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie que le phosphore qui se trouve dans le cerveau d'un rat — et aussi dans le mien, et dans le vôtre — n'est plus le même phosphore qu'il y a deux semaines. Cela signifie que les atomes qui sont dans le cerveau sont en train d'être remplacés : ceux qui s'y trouvaient auparavant sont partis. Alors, quel est cet esprit qui est le nôtre : que sont ces atomes dotés de conscience ? Les pommes de terre de la semaine dernière peuvent maintenant se souvenir de ce qui se passait dans mon esprit l'an dernier ! — un esprit qui a depuis longtemps été remplacé. Remarquez que ce que j'appelle mon individualité n'est qu'un motif ou une danse ; voilà ce que cela signifie quand on découvre combien de temps il faut pour que les atomes du cerveau soient remplacés. Les atomes entrent dans mon cerveau, exécutent une danse, puis en sortent — ce sont toujours de nouveaux atomes, mais ils font toujours la même danse ; ils se souviennent de la danse d'hier. À ce sujet, nous lisons dans le journal : « Les scientifiques affirment que cette découverte pourrait avoir une importance dans la recherche d'un remède contre le cancer. » Le journal ne s'intéresse qu'à l'utilité de l'idée, pas à l'idée elle-même. Il est remarquable que presque personne ne parvienne à comprendre l'importance d'une idée. Sauf, éventuellement, un enfant qui en saisit le concept. Et lorsqu'un enfant saisit une idée de ce genre, un scientifique vient de naître. Il est tard — mais pas trop tard — à l'université pour que leur esprit comprenne. Nous devons donc tenter d'expliquer ces idées aux enfants. 3e valeur : L'expérience de l'ignorance et de l'incertitude J'aimerais maintenant aborder une troisième valeur de la science. Elle est un peu moins directe, mais à peine. Le scientifique a une grande expérience de l'ignorance, du doute et de l'incertitude, et cette expérience est, selon moi, d'une importance capitale. Quand un scientifique ne connaît pas la réponse à un problème, il est ignorant. Quand il a une intuition de ce que sera le résultat, il est incertain. Et quand il est assez sûr de ce que sera le résultat, il conserve malgré tout un certain doute. Nous avons découvert qu'il est d'une importance primordiale, pour progresser, de reconnaître notre ignorance et de laisser place au doute. La connaissance scientifique est un ensemble d'énoncés ayant des degrés de certitude variés — certains plus douteux, d'autres presque sûrs, mais aucun n'est absolument certain. Désormais, nous, les scientifiques, sommes habitués à cela, et nous considérons comme allant de soi qu'il est parfaitement cohérent d'être incertain, qu'il est possible de vivre sans savoir. Mais j'ignore si tout le monde réalise cette vérité. Notre liberté de douter est née d'une lutte contre l'autorité aux premiers jours de la science. Ce fut une lutte très profonde et acharnée qui nous permit de questionner — de douter — de ne pas être certain. Je pense qu'il est important de ne pas oublier cette lutte, au risque de perdre nos acquis. C'est ici que réside la responsabilité envers la société. Nous sommes tous attristés quand nous pensons aux faibles réalisations en regard des merveilleuses potentialités que les humains semblent posséder. À maintes reprises, les gens ont pensé que nous pourrions faire beaucoup mieux. Nos prédécesseurs ont vu, dans le cauchemar de leur époque, un rêve d'avenir. Nous, qui sommes leur futur, voyons que leurs rêves, bien que surpassés à certains égards, sont restés des rêves à bien des égards. Les espoirs que nous portons aujourd'hui pour l'avenir sont, en grande partie, ceux d'hier. On a cru autrefois que les possibilités humaines ne se développaient pas parce que la plupart des gens étaient ignorants. Avec l'éducation universelle, tous les hommes pourraient-ils être Voltaire ? Le mal peut être enseigné au moins aussi efficacement que le bien. L'éducation est une force puissante, mais elle peut servir autant le bien que le mal. Les communications entre les nations doivent favoriser la compréhension — tel était un autre rêve. Mais les moyens de communication peuvent être manipulés ; le contenu peut être la vérité ou le mensonge. La communication est une force puissante, mais autant pour le bien que pour le mal. Les sciences appliquées devraient au moins libérer les hommes des problèmes matériels. La médecine contrôle les maladies. Et, dans ce domaine, le bilan semble entièrement positif. Pourtant, certains travaillent aujourd'hui patiemment à créer de grandes pestes et des poisons destinés à être utilisés dans les guerres de demain. Presque tout le monde déteste la guerre. Nous rêvons aujourd'hui à la paix. En temps de paix, l'homme peut développer au mieux les énormes possibilités qu'il semble posséder. Mais peut-être les hommes du futur découvriront-ils que la paix, elle aussi, peut être bonne ou mauvaise. Peut-être que des hommes pacifiés seront envahis par l'ennui et portés à boire. Alors peut-être l'alcoolisme deviendra-t-il le grand problème empêchant l'homme de réaliser tout son potentiel. De toute évidence, la paix est une force immense — autant que la sobriété, la puissance matérielle, la communication, l'éducation, l'honnêteté, et les idéaux de nombreux rêveurs. Nous devons contrôler ces forces davantage que les Anciens n'avaient à le faire. Et peut-être faisons-nous un peu mieux que ce que la plupart d'entre eux pouvaient faire. Mais ce que nous devrions être capables d'accomplir semble gigantesque comparé à nos réalisations confuses. Pourquoi est-ce ainsi ? Pourquoi la quête de soi échoue-t-elle ? Parce que nous constatons que même de grandes forces et compétences ne semblent pas porter en elles des instructions claires sur la façon de les utiliser. Par exemple, l'accumulation considérable de connaissances sur le fonctionnement du monde physique ne fait que convaincre d'une chose : ce fonctionnement semble dépourvu de sens. Les sciences n'enseignent pas directement le bien et le mal. De tout temps, les gens ont essayé de comprendre le sens de la vie. Ils ont compris que si une direction ou un sens pouvait être donné à nos actions, l'homme aurait entre les mains une immense puissance. Ainsi, de très nombreuses réponses ont été apportées à la question du sens de tout cela. Mais les réponses ont été de toutes sortes, et les partisans d'une réponse ont observé avec horreur les actes de croyants adverses — horreur, parce que d'un point de vue divergent toutes les grandes potentialités de l'humanité sont confinées dans une impasse fausse et étriquée. En fait, c'est à travers l'histoire des monstruosités colossales créées par les fausses croyances que les philosophes ont réalisé les capacités apparemment infinies et merveilleuses des êtres humains. Le rêve est de trouver la voie. Quel est donc le sens de tout cela ? Que pouvons-nous dire pour dissiper le mystère de l'existence ? Si nous prenons tout en compte — non seulement ce que les Anciens savaient, mais tout ce que nous savons aujourd'hui et qu'ils ignoraient — alors je pense que nous devons admettre franchement notre propre ignorance. Mais, en admettant cela, nous avons probablement trouvé la voie. Ceci n'est pas une idée nouvelle ; c'est l'idée du Siècle des Lumières. C'est la philosophie qui a guidé les hommes qui ont fondé la démocratie sous laquelle nous vivons. L'idée que personne ne savait vraiment comment diriger un gouvernement a conduit à l'idée que nous devions organiser un système permettant de développer de nouvelles idées, de les expérimenter et de les rejeter si nécessaire, pour en introduire d'autres encore dans un système d'essais et d'erreurs. Cette méthode résultait du fait que, dès la fin du XVIIIe siècle, la science se révélait déjà être une entreprise fructueuse. Même à cette époque, il était clair pour les personnes soucieuses du bien social que l'ouverture des possibles était une opportunité, et que le doute et la discussion étaient essentiels pour progresser vers l'inconnu. Si nous voulons résoudre un problème que nous n'avons jamais résolu auparavant, nous devons laisser une porte ouverte sur l'inconnu. L'humanité est à ses tout débuts. Il n'est pas étonnant que nous soyons aux prises avec des problèmes. Mais il reste des dizaines de milliers d'années à venir. Notre responsabilité consiste à faire ce que nous pouvons, à apprendre ce que nous pouvons, à améliorer les solutions et à les transmettre. Nous devons laisser les mains libres aux générations futures. Dans la jeunesse impétueuse de l'humanité, nous pouvons commettre des erreurs graves capables de paralyser notre croissance pour longtemps. C'est ce qui arrivera si nous prétendons détenir les réponses dès maintenant, alors que nous sommes si jeunes et ignorants. Si l'on supprime toute discussion, toute critique, en proclamant : « Voici la réponse, mes amis ; l'homme est sauvé ! », nous condamnerons l'humanité pour longtemps au joug de l'autorité, confinée dans les limites de notre imagination actuelle comme nous l'avons si souvent fait auparavant. Il est de notre responsabilité, en tant que scientifiques, connaissant le progrès immense qui découle d'une philosophie raisonnée de l'ignorance et le progrès immense qui est le fruit de la liberté de pensée, de proclamer la valeur de cette liberté ; d'enseigner que le doute n'est pas à craindre, mais doit être accueilli et discuté ; et d'exiger cette liberté comme notre devoir envers toutes les générations à venir. |
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[1] Richard P. Feynman, The Value of Science, extrait de What Do You Care What Other People Think?, W. W. Norton & Company © 1988, p. 239-248. Conférence à l'assemblée du National Academy of Sciences, automne 1955, tr. F. Brooks (texte original : page consultée le 2 févr. 2026).
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