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1746-1765 |
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Pensées philosophiques |
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SOMMAIRE |
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Pensées philosophiques [1] p. 61 J'écris de Dieu ; je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces Pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables, si elles plaisent à tout le monde. p. 65
XV.
« Je vous dis qu'il n'y a point de Dieu ; que la création est une chimère ; que l'éternité du monde n'est pas plus incommode que l'éternité
d'un esprit ;
que, parce que je ne conçois pas comment le mouvement a pu engendrer cet univers, qu'il a si bien la vertu de conserver, il est ridicule de lever cette difficulté par l'existence
supposée d'un être que je ne conçois pas davantage ; que, si les merveilles qui brillent dans l'ordre physique décèlent quelque intelligence, les désordres qui règnent dans
l'ordre moral anéantissent toute Providence. Je vous dis que, si tout est l'ouvrage d'un Dieu, tout doit être le mieux qu'il est possible : car, si tout n'est pas le mieux
qu'il est possible
[Leibniz],
c'est en Dieu impuissance ou mauvaise volonté. C'est donc pour le mieux que je ne suis pas plus éclairé sur son existence : cela posé, qu'ai-je affaire
de vos lumières ? Quand il serait aussi démontré qu'il l'est peu que tout mal est la source d'un bien ; qu'il était bon qu'un Britannicus, que le meilleur des princes
pérît ; qu'un Néron, que le plus méchant des hommes régnât ; comment prouverait-on qu'il était impossible d'atteindre au même but sans user des mêmes moyens ?
Permettre des vices pour relever l'éclat des vertus, c'est un bien frivole avantage pour un inconvénient si réel. » p. 70 XXI. J'ouvre les cahiers d'un professeur célèbre [D. F. Rivard] et je lis : « Athées, je vous accorde que le mouvement est essentiel à la matière ; qu'en concluez-vous ? — Que le monde résulte du jet fortuit des atomes ? — J'aimerais autant que vous me dissiez que L'Iliade d'Homère, ou La Henriade de Voltaire est un résultat de jets fortuits de caractères. » Je me garderai bien de faire ce raisonnement à un athée : cette comparaison lui donnerait beau jeu. « Selon les lois de l'analyse des sorts, me dirait-il, je ne dois point être surpris qu'une chose arrive lorsqu'elle est possible, et que la difficulté de l'événement est compensée par la quantité des jets. Il y a tel nombre de coups dans lesquels je gagerais avec avantage d'amener cent mille six à la fois avec cent mille dés. Quelle que fût la somme finie des caractères avec laquelle on me proposerait d'engendrer fortuitement L'Iliade, il y a telle somme finie de jets qui me rendrait la proposition avantageuse : mon avantage serait même infini si la quantité de jets accordée était infinie. Vous voulez bien convenir avec moi, continuerait-il, que la matière existe de toute éternité, et que le mouvement lui est essentiel. Pour répondre à cette faveur, je vais supposer avec vous que le monde n'a point de bornes ; que la multitude des atomes était infinie, et que cet ordre qui vous étonne ne se dément nulle part : or, de ces aveux réciproques, il ne s'ensuit autre chose, sinon que la possibilité d'engendrer fortuitement l'univers est très-petite, mais que la quantité des jets est infinie, c'est-à-dire que la difficulté de l'événement est plus que suffisamment compensée par la multitude des jets. Donc, si quelque chose doit répugner à la raison, c'est la supposition que, la matière s'étant mue de toute éternité, et qu'y ayant peut-être dans la somme infinie des combinaisons possibles un nombre infini d'arrangements admirables, il ne se soit rencontré aucun de ces arrangements admirables dans la multitude infinie de ceux qu'elle a pris successivement. Donc, l'esprit doit être plus étonné de la durée hypothétique du chaos que de la naissance réelle de l'univers. p. 84 L. Une seule démonstration me frappe plus que cinquante faits. Grâce à l'extrême confiance que j'ai en ma raison, ma foi n'est point à la merci du premier saltimbanque. Pontife de Mahomet, redresse des boiteux ; fais parler des muets ; rends la vue aux aveugles ; guéris des paralytiques ; ressuscite des morts ; restitue même aux estropiés les membres qui leur manquent, miracle qu'on n'a point encore tenté : et à ton grand étonnement, ma foi n'en sera point ébranlée. Veux-tu que je devienne ton prosélyte ? Laisse tous ces prestiges, et raisonnons. Je suis plus sûr de mon jugement que de mes yeux. Si la religion que tu m'annonces est vraie, sa vérité peut être mise en évidence et se démontrer par des raisons invincibles. Trouve-les, ces raisons. Pourquoi me harceler par des prodiges, quand tu n'as besoin, pour me terrasser, que d'un syllogisme ? Quoi donc ! te serait-il plus facile de redresser un boiteux que de m'éclairer ? p. 160 Addition IX. Si ma raison vient d'en haut, c'est la voix du ciel qui me parle par elle ; il faut que je l'écoute. Addition X. Le mérite et le démérite ne peuvent s'appliquer à l'usage de la raison, parce que toute la bonne volonté du monde ne peut servir à un aveugle pour discerner des couleurs. Je suis forcé d'apercevoir l'évidence où elle est, et le défaut d'évidence où l'évidence n'est pas, à moins que je ne sois un imbécile ; or l'imbécillité est un malheur et non pas un vice. Addition XI. L'auteur de la nature, qui ne me récompensera pas pour avoir été un homme d'esprit, ne me damnera pas pour avoir été un sot. Addition XII. Et il ne te damnera pas même pour avoir été un méchant. Quoi donc ! N'as-tu pas déjà été assez malheureux d'avoir été méchant ? |
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Le Rêve de d'Alembert [2] p. 73 D'ALEMBERT Adieu, mon ami ; bonsoir et bonne nuit. DIDEROT Vous plaisantez ; mais vous rêverez sur votre oreiller à cet entretien ; et s'il n'y prend pas de la consistance, tant pis pour vous, car vous serez forcé d'embrasser des hypothèses bien autrement ridicules. D'ALEMBERT Vous vous trompez. Sceptique, je me serai couché ; sceptique, je me lèverai. DIDEROT Sceptique ! Est-ce qu'on est sceptique ? D'ALEMBERT En voici bien d'une autre ! N'allez-vous pas me soutenir que je ne suis pas sceptique ? Et qui le sait mieux que moi ? DIDEROT Attendez un moment. D'ALEMBERT Dépêchez-vous ; car je suis pressé de dormir. DIDEROT Je serai court. Croyez-vous qu'il y ait une seule question discutée sur laquelle un homme reste avec une égale et rigoureuse mesure de raison pour et contre ? D'ALEMBERT Non, ce serait l'âne de Buridan. DIDEROT En ce cas, il n'y a donc point de sceptique ; puisqu'à l'exception des questions de mathématiques qui ne comportent pas la moindre incertitude, il y a du pour et du contre dans toutes les autres. La balance n'est donc jamais égale ; et il est impossible qu'elle ne penche pas du côté où nous croyons le plus de vraisemblance. D'ALEMBERT Mais je vois le matin la vraisemblance à ma droite ; et l'après-midi elle est à ma gauche. DIDEROT C'est-à-dire que vous êtes dogmatique pour le matin, et dogmatique contre, l'après-midi. D'ALEMBERT Et le soir, quand je me rappelle cette inconstance si rapide de mes jugements, je ne crois rien ni du matin ni de l'après-midi. DIDEROT C'est-à-dire que vous ne vous rappelez plus la prépondérance des deux opinions entre lesquelles vous avez oscillé ; que cette prépondérance vous paraît trop légère pour asseoir un sentiment fixe, et que vous prenez le parti de ne plus vous occuper de sujets aussi problématiques, d'en abandonner la discussion aux autres, et de n'en pas disputer davantage. D'ALEMBERT Cela se peut. DIDEROT Mais si quelqu'un vous tirait à l'écart et, vous questionnant d'amitié, vous demandait en conscience des deux partis quel est celui où vous trouvez le moins de difficultés, de bonne foi, seriez-vous embarrassé de répondre, et réaliseriez-vous l'âne de Buridan ? D'ALEMBERT Je crois que non. DIDEROT Tenez, mon ami, si vous y pensez bien, vous trouverez qu'en tout, notre véritable sentiment, n'est pas celui dans lequel nous n'avons jamais vacillé, mais celui auquel nous sommes le plus habituellement revenus. D'ALEMBERT Je crois que vous avez raison. DIDEROT Et moi aussi. Bonsoir, mon ami ; et memento quia pulvis es, et in pulverem reverteris. [Souviens-toi que tu es poussière et que tu redeviendras poussière.] D'ALEMBERT Cela est triste. DIDEROT Et nécessaire. Accordez à l'homme, je ne dis pas l'immortalité, mais seulement le double de sa durée, et vous verrez ce qui en arrivera. D'ALEMBERT Et que voulez-vous qu'il en arrive ? Mais qu'est-ce que cela me fait ? Qu'il en arrive ce qui pourra. Je veux dormir, bonsoir. p. 101 D'ALEMBERT Pourquoi suis-je tel ? C'est qu'il a fallu que je fusse tel... Ici, oui, mais ailleurs ? au pôle ? mais sous la ligne ? mais dans Saturne ?... Si une distance de quelque mille lieues change mon espèce, que ne fera point l'intervalle de quelques milliers de diamètres terrestres ?... Et si tout est un flux général, comme le spectacle de l'univers me le montre partout, que ne produiront point ici et ailleurs la durée et les vicissitudes de quelques millions de siècles ? Qui sait ce qu'est l'être pensant et sentant en Saturne ?... Mais y a-t-il en Saturne du sentiment et de la pensée ?... pourquoi non ?... L'être sentant et pensant en Saturne aurait-il plus de sens que je n'en ai ?... Si cela est, ah ! qu'il est malheureux le Saturnien !... Plus de sens, plus de besoins. BORDEU Il a raison. Les organes produisent les besoins, et réciproquement les besoins produisent les organes. [Lamarck] MADEMOISELLE DE LESPINASSE Docteur, délirez-vous aussi ? BORDEU Pourquoi non ? J'ai vu deux moignons devenir à la longue deux bras. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Vous mentez. BORDEU Il est vrai ; mais au défaut de deux bras qui manquaient, j'ai vu deux omoplates s'allonger, se mouvoir en pince, et devenir deux moignons. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Quelle folie ! BORDEU C'est un fait. Supposez une longue suite de générations manchotes ; supposez des efforts continus ; et vous verrez les deux côtés de cette pincette s'étendre, s'étendre de plus en plus, se croiser sur le dos, revenir par devant, peut-être se digiter à leurs extrémités, et refaire des bras et des mains. La conformation originelle s'altère ou se perfectionne par la nécessité et les fonctions habituelles. Nous marchons si peu, nous travaillons si peu et nous pensons tant, que je ne désespère pas que l'homme ne finisse par n'être qu'une tête. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Une tête. Une tête ; c'est bien peu de chose ; j'espère que la galanterie effrénée... Vous me faites venir des idées bien ridicules. BORDEU Paix. D'ALEMBERT Je suis donc tel, parce qu'il a fallu que je fusse tel. Changez le tout, vous me changez nécessairement ; mais le tout change sans cesse... L'homme n'est qu'un effet commun ; le monstre qu'un effet rare ; tous les deux également naturels, également nécessaires ; également dans l'ordre universel et général... Et qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à cela ?... Tous les êtres circulent les uns dans les autres ; par conséquent toutes les espèces... tout est en un flux perpétuel... Tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal. Il n'y a rien de précis en nature... Le ruban du père Castel... [3] Oui, père Castel ; c'est votre ruban et ce n'est que cela. Toute chose est plus ou moins une chose quelconque, plus ou moins terre ; plus ou moins eau ; plus ou moins air ; plus ou moins feu ; plus ou moins d'un règne ou d'un autre... donc rien n'est de l'essence d'un être particulier... Non, sans doute, puisqu'il n'y a aucune qualité dont aucun être ne soit participant... et que c'est le rapport plus ou moins grand de cette qualité qui nous la fait attribuer à un être exclusivement à un autre... Et vous parlez d'individus, pauvres philosophes ! laissez là vos individus ; répondez-moi. Y a-t-il un atome en nature rigoureusement semblable à un autre atome ?... Non... Ne convenez-vous pas que tout tient en nature et qu'il est impossible qu'il y ait un vide dans la chaîne ? Que voulez-vous donc dire avec vos individus ? Il n'y en a point. Non, il n'y en a point... Il n'y a qu'un seul grand individu, c'est le tout. Dans ce tout, comme dans une machine, dans un animal quelconque, il y a une partie que vous appellerez telle ou telle : mais quand vous donnerez le nom d'individu à cette partie du tout, c'est par un concept aussi faux que si, dans un oiseau, vous donniez le nom d'individu à l'aile, à une plume de l'aile... Et vous parlez d'essences, pauvres philosophes ! laissez là vos essences. Voyez la masse générale ; ou si, pour l'embrasser, vous avez l'imagination trop étroite, voyez votre première origine et votre fin dernière... Ô Architas ! vous qui avez mesuré le globe, qu'êtes-vous ? un peu de cendre... Qu'est-ce qu'un être ?... La somme d'un certain nombre de tendances [conatus]... Est-ce que je puis être autre chose qu'une tendance ?... Non. Je vais à un terme... Et les espèces ?... Les espèces ne sont que des tendances à un terme commun qui leur est propre... Et la vie ?... La vie ? Une suite d'actions et de réactions... Vivant, j'agis et je réagis en masse... mort, j'agis et je réagis en molécules... Je ne meurs donc point ?... Non, sans doute, je ne meurs point en ce sens, ni moi, ni quoi que ce soit... Naître, vivre et passer, c'est changer de formes... Et qu'importe une forme ou une autre ? Chaque forme a le bonheur et le malheur qui lui est propre... Depuis l'éléphant jusqu'au puceron... Depuis le puceron jusqu'à la molécule sensible et vivante, l'origine de tout... Pas un point dans la nature entière qui ne souffre ou qui ne jouisse. Le Soi : une araignée au centre de sa toile p. 105 MADEMOISELLE DE LESPINASSE Et nous, où en étions-nous ? BORDEU Ma foi, je ne m'en souviens plus. Il m'a rappelé tant de phénomènes, tandis que je l'écoutais. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Attendez, attendez... j'en étais à mon araignée. BORDEU Oui, oui. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Docteur, approchez-vous. Imaginez une araignée au centre de sa toile. Ébranlez un fil ; et vous verrez l'animal alerte accourir. Eh bien, si les fils que l'insecte tire de ses intestins, et y rappelle quand il lui plaît, faisaient partie sensible de lui-même ?... BORDEU Je vous entends. Vous imaginez en vous, quelque part, dans un recoin de votre tête, celui, par exemple, qu'on appelle les méninges, un ou plusieurs points où se rapportent toutes les sensations excitées sur la longueur des fils. MADEMOISELLE DE LESPINASSE C'est cela. BORDEU Votre idée est on ne saurait plus juste ; mais ne voyez-vous pas que c'est à peu près la même qu'une certaine grappe d'abeilles ? MADEMOISELLE DE LESPINASSE Ah, cela est vrai. J'ai fait de la prose sans m'en douter. BORDEU Et de la très bonne prose, comme vous allez voir. Celui qui ne connaît l'homme que sous la forme qu'il nous présente en naissant n'en a pas la moindre idée. Sa tête, ses pieds, ses mains, tous ses membres, tous ses viscères, tous ses organes, son nez, ses yeux, ses oreilles, son coeur, ses poumons, ses intestins, ses muscles, ses os, ses nerfs, ses membranes, ne sont à proprement parler que les développements grossiers d'un réseau qui se forme, s'accroît, s'étend, jette une multitude de fils imperceptibles. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Voilà ma toile. Et le point originaire de tous ces fils c'est mon araignée. BORDEU À merveilles. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Où sont les fils ? où est placée l'araignée ? BORDEU Les fils sont partout. Il n'y a pas un point à la surface de votre corps auquel ils n'aboutissent ; et l'araignée est nichée dans une partie de votre tête que je vous ai nommée, les méninges, à laquelle on ne saurait presque toucher sans frapper de torpeur toute la machine. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Mais si un atome fait osciller un des fils de la toile de l'araignée, alors elle prend l'alarme, elle s'inquiète ; elle fuit ou elle accourt. Au centre, elle est instruite de tout ce qui se passe en quelque endroit que ce soit de l'appartement immense qu'elle a tapissé ; pourquoi est-ce que je ne sais pas ce qui se passe dans le mien, ou le monde, puisque je suis un peloton de points sensibles, que tout presse sur moi et que je presse sur tout ? BORDEU C'est que les impressions s'affaiblissent en raison de la distance d'où elles partent. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Si l'on frappe du coup le plus léger à l'extrémité d'une longue poutre, j'entends ce coup si j'ai mon oreille appliquée à l'autre extrémité. Cette poutre toucherait d'un bout sur la terre et de l'autre bout dans Sirius, que le même effet serait produit. Pourquoi tout étant lié, contigu, c'est-à-dire la poutre existante et réelle, n'entends-je pas ce qui se passe dans l'espace immense qui m'environne, surtout si j'y prête l'oreille ? BORDEU Et qui est-ce qui vous a dit que vous ne l'entendiez pas plus ou moins ? Mais il y a si loin, l'impression est si faible, si croisée sur la route ; vous êtes entourée et assourdie de bruits si violents et si divers ; c'est qu'entre Saturne et vous il n'y a que des corps contigus, au lieu qu'il y faudrait de la continuité. MADEMOISELLE DE LESPINASSE C'est bien dommage. BORDEU Il est vrai, car vous seriez Dieu. Par votre identité avec tous les êtres de la nature, vous sauriez tout ce qui se fait. Par votre mémoire, vous sauriez tout ce qui s'y est fait. [...] p. 123 BORDEU Vous voyez, mademoiselle, que dans la question de nos sensations en général, qui ne sont toutes qu'un toucher diversifié, il faut laisser là les formes successives que le réseau prend, et s'en tenir au réseau seul. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Chaque fil du réseau sensible peut être blessé ou chatouillé sur toute sa longueur. Le plaisir ou la douleur est là ou là, dans un endroit ou dans un autre de quelqu'une des longues pattes de mon araignée ; car j'en reviens toujours à mon araignée ; que c'est l'araignée qui est à l'origine commune de toutes les pattes, et qui rapporte à tel ou tel endroit la douleur ou le plaisir sans l'éprouver. BORDEU Que c'est le rapport constant, invariable de toutes les impressions à cette origine commune qui constitue l'unité de l'animal. [4] MADEMOISELLE DE LESPINASSE Que c'est la mémoire de toutes ces impressions successives qui fait pour chaque animal l'histoire de sa vie et de son soi. BORDEU Et que c'est la mémoire et la comparaison qui s'ensuivent nécessairement de toutes ces impressions qui font la pensée et le raisonnement. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Et cette comparaison se fait où ? BORDEU À l'origine du réseau. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Et ce réseau ? BORDEU N'a à son origine aucun sens qui lui soit propre ; ne voit point, n'entend point, ne souffre point. Il est produit, nourri ; il émane d'une substance molle, insensible, inerte, qui lui sert d'oreiller, et sur laquelle il siège, écoute, juge et prononce. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Il ne souffre point ? BORDEU Non. L'impression la plus légère suspend son audience, et l'animal tombe dans l'état de mort. Faites cesser l'impression, il revient à ses fonctions, et l'animal renaît. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Et d'où savez-vous cela ? Est-ce qu'on a jamais fait renaître et mourir un homme à discrétion ? BORDEU Oui. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Et comment cela ? BORDEU Je vais vous le dire ; c'est un fait curieux. La Peyronie, que vous pouvez avoir connu, fut appelé auprès d'un malade qui avait reçu un coup violent à la tête [5]. Ce malade y sentait de la pulsation. Le chirurgien ne doutait pas que l'abcès au cerveau ne fût formé, et qu'il n'y avait pas un moment à perdre. Il rase le malade et le trépane. La pointe de l'instrument tombe précisément au centre de l'abcès. Le pus était fait. Il vide le pus. Il nettoie l'abcès avec une seringue. Lorsqu'il pousse l'injection dans l'abcès, le malade ferme les yeux ; ses membres restent sans action, sans mouvement, sans le moindre signe de vie. Lorsqu'il repompe l'injection et qu'il soulage l'origine du faisceau du poids et de la pression du fluide injecté, le malade rouvre les yeux, se meut, parle, sent, renaît, et vit. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Cela est singulier. Et ce malade guérit-il ? BORDEU Il guérit ; et, quand il fut guéri, il réfléchit, il pensa, il raisonna, il eut le même esprit, le même bon sens, la même pénétration, avec une bonne portion de moins de sa cervelle. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Ce juge-là est un être bien extraordinaire. BORDEU Il se trompe quelquefois lui-même ; il est sujet à des préventions d'habitude : on sent du mal à un membre qu'on n'a plus ; on le trompe quand on veut : croisez deux de vos doigts l'un sur l'autre ; touchez une petite boule, et il prononcera qu'il y en a deux. MADEMOISELLE DE LESPINASSE C'est qu'il est comme tous les juges du monde, et qu'il a besoin d'expérience ; sans quoi il prendra la sensation de la glace pour celle du feu. BORDEU Il fait bien autre chose : il donne un volume presque infini à l'individu, ou il le concentre presque dans un point. MADEMOISELLE DE LESPINASSE Je ne vous entends pas. BORDEU Qu'est-ce qui circonscrit votre étendue réelle ? La vraie sphère de votre sensibilité ? MADEMOISELLE DE LESPINASSE Ma vue et mon toucher. BORDEU De jour ; mais la nuit, dans les ténèbres ; lorsque vous rêvez surtout à quelque chose d'abstrait ; le jour même, lorsque votre esprit est occupé ? MADEMOISELLE DE LESPINASSE Rien. J'existe comme en un point. Je cesse presque d'être matière. Je ne sens que ma pensée. Il n'y a plus ni lieu, ni mouvement, ni corps, ni distance, ni espace pour moi. L'univers est anéanti pour moi, et je suis nulle pour lui. BORDEU Voilà le dernier terme de la concentration de votre existence, mais sa dilatation idéale peut être sans bornes. Lorsque la vraie limite de votre sensibilité est franchie, soit en vous rapprochant, en vous condensant en vous-même, soit en vous étendant au-dehors, on ne sait plus ce que cela peut devenir. [...] p. 135 D'ALEMBERT Docteur, encore un mot, et je vous envoie à votre patient. À travers toutes les vicissitudes que je subis dans le cours de ma durée, n'ayant peut-être pas à présent une des molécules que j'apportai en naissant, comment suis-je resté moi pour les autres et pour moi ? BORDEU Vous nous l'avez dit en rêvant. D'ALEMBERT Est-ce que j'ai rêvé ? MADEMOISELLE DE LESPINASSE Toute la nuit, et cela ressemblait tellement à du délire, que j'ai envoyé chercher le docteur ce matin. D'ALEMBERT Et cela pour des pattes d'araignée qui s'agitaient d'elles-mêmes, qui tenaient alerte l'araignée et qui faisaient parler l'animal ; et l'animal, que disait-il ? BORDEU Que c'était par la mémoire qu'il était lui pour les autres et pour lui ; et j'ajouterais par la lenteur des vicissitudes. [...] MADEMOISELLE DE LESPINASSE Dans la grappe d'abeilles, il n'y en aurait pas une qui eût eu le temps de prendre l'esprit du corps. D'ALEMBERT Qu'est-ce que vous dites là ? MADEMOISELLE DE LESPINASSE Je dis que l'esprit monastique se conserve parce que le monastère se refait peu à peu, et quand il entre un moine nouveau, il en trouve une centaine de vieux qui l'entraînent à penser et à sentir comme eux. Une abeille s'en va ; il en succède dans la grappe une autre qui se met bientôt au courant. D'ALEMBERT Allez, vous extravaguez avec vos moines, vos abeilles, votre grappe et votre couvent. BORDEU Pas tant que vous croiriez bien. S'il n'y a qu'une conscience dans l'animal, il y a une infinité de volontés ; chaque organe a la sienne. [...] |
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Lettre sur les aveugles [6] p. 35 Quelqu'un de nous s'avisa de demander à notre aveugle s'il serait content d'avoir des yeux : « Si la curiosité ne me dominait pas, dit-il, j'aimerais bien autant avoir de longs bras : il me semble que mes mains m'instruiraient mieux de ce qui se passe dans la lune que vos yeux ou vos télescopes ; et puis les yeux cessent plus tôt de voir, que les mains de toucher. Il vaudrait donc bien autant qu'on perfectionnât en moi l'organe que j'ai, que de m'accorder celui qui me manque. » Notre aveugle s'adresse au bruit ou à la voix si sûrement, que je ne doute pas qu'un tel exercice ne rendît les aveugles très adroits et très dangereux. Je vais vous en raconter un trait qui vous persuadera combien on aurait tort d'attendre un coup de pierre, ou à s'exposer à un coup de pistolet de sa main, pour peu qu'il eût l'habitude de se servir de cette arme. Il eut dans sa jeunesse une querelle avec un de ses frères, qui s'en trouva fort mal. Impatienté des propos désagréables qu'il en essuyait, il saisit le premier objet qui lui tomba sous la main, le lui lança, l'atteignit au milieu du front, et l'étendit par terre. Cette aventure et quelques autres le firent appeler à la police. Les signes extérieurs de la puissance qui nous affectent si vivement, n'en imposent point aux aveugles. Le nôtre comparut devant le magistrat comme devant son semblable. Les menaces ne l'intimidèrent point. « Que me ferez-vous ? dit-il à M. Hérault. — Je vous jetterai dans un cul de basse-fosse, lui répondit le magistrat. — Eh ! Monsieur, lui répliqua l'aveugle, il y a vingt-cinq ans que j'y suis. » Quelle réponse, Madame ! et quel texte pour un homme qui aime autant à moraliser que moi ! Nous sortons de la vie comme d'un spectacle enchanteur ; l'aveugle en sort ainsi que d'un cachot : si nous avons à vivre plus de plaisir que lui, convenez qu'il a bien moins de regret à mourir. L'aveugle du Puisaux estime la proximité du feu aux degrés de la chaleur ; la plénitude des vaisseaux, au bruit que font en tombant les liqueurs qu'il transvase ; et le voisinage des corps, à l'action de l'air sur son visage. Il est si sensible aux moindres vicissitudes qui arrivent dans l'atmosphère, qu'il peut distinguer une rue d'un cul-de-sac. Il apprécie à merveille les poids des corps et les capacités des vaisseaux ; et il s'est fait de ses bras des balances si justes, et de ses doigts des compas si expérimentés, que dans les occasions où cette espèce de statique a lieu, je gagerai toujours pour notre aveugle contre vingt personnes qui voient. Le poli des corps n'a guère moins de nuances pour lui que le son de la voix ; et il n'y aurait pas à craindre qu'il prît sa femme pour une autre, à moins qu'il ne gagnât au change. Il y a cependant bien de l'apparence que les femmes seraient communes, chez un peuple d'aveugles ou que leurs lois contre l'adultère seraient bien rigoureuses. Il serait si facile aux femmes de tromper leurs maris, en convenant d'un signe avec leurs amants ! Il juge de la beauté par le toucher ; cela se comprend ; mais ce qui n'est pas si facile à saisir, c'est qu'il fait entrer dans ce jugement la prononciation et le son de la voix. C'est aux anatomistes à nous apprendre, s'il y a quelque rapport entre les parties de la bouche et du palais, et la forme extérieure du visage. Il fait de petits ouvrages au tour et à l'aiguille ; il nivelle à l'équerre ; il monte et démonte les machines ordinaires ; il sait assez de musique pour exécuter un morceau dont on lui dit les notes et leurs valeurs. Il estime avec beaucoup plus de précision que nous, la durée du temps, par la succession des actions et des pensées. La beauté de la peau, l'embonpoint, la fermeté des chairs, les avantages de la conformation, la douceur de l'haleine, les charmes de la voix, ceux de la prononciation sont des qualités dont il fait grand cas dans les autres. Apprendre à parler, morale et métaphysique p. 36 Il s'est marié pour avoir des yeux qui lui appartinssent ; auparavant il avait eu dessein de s'associer un sourd qui lui prêterait des yeux, et à qui il apporterait en échange des oreilles. Rien ne m'a tant étonné que son aptitude singulière à un grand nombre de choses ; et lorsque nous lui en témoignâmes notre surprise : « Je m'aperçois bien, Messieurs, nous dit-il, que vous n'êtes pas aveugles ; vous êtes surpris de ce que je fais, et pourquoi ne vous étonnez-vous pas aussi de ce que je parle ? » Il y a, je crois, plus de philosophie dans cette réponse qu'il ne prétendait y en mettre lui-même. C'est une chose assez surprenante que la facilité avec laquelle on apprend à parler. Nous ne parvenons à attacher une idée à quantité de termes qui ne peuvent être représentés par des objets sensibles, et qui, pour ainsi dire, n'ont point de corps, que par une suite de combinaisons fines et profondes des analogies que nous remarquons entre ces objets non sensibles, et les idées qu'ils excitent ; et il faut avouer conséquemment qu'un aveugle-né doit apprendre à parler, plus difficilement qu'un autre ; puisque le nombre des objets non sensibles étant beaucoup plus grand pour lui, il a bien moins de champ que nous pour comparer et pour combiner. Comment veut-on, par exemple, que le mot physionomie se fixe dans sa mémoire ? C'est une espèce d'agrément qui consiste en des objets si peu sensibles pour un aveugle, que faute de l'être assez pour nous-mêmes qui voyons, nous serions fort embarrassés de dire bien précisément ce que c'est que d'avoir de la physionomie. Si c'est principalement dans les yeux qu'elle réside, le toucher n'y peut rien ; et puis qu'est-ce, pour un aveugle, que des yeux morts, des yeux vifs, des yeux d'esprit, etc. Je conclus de là que nous tirons sans doute du concours de nos sens et de nos organes de grands services. Mais ce serait tout autre chose encore, si nous les exercions séparément, et si nous n'en employions jamais deux dans les occasions où le secours d'un seul nous suffirait. Ajouter le toucher à la vue, quand on a assez de ses yeux, c'est à deux chevaux qui sont déjà fort vifs, en atteler un troisième en arbalète qui tire d'un côté, tandis que les autres tirent de l'autre. Comme je n'ai jamais douté que l'état de nos organes et de nos sens n'ait beaucoup d'influence sur notre métaphysique et sur notre morale, et que nos idées les plus purement intellectuelles, si je puis parler ainsi, ne tiennent de fort près à la conformation de notre corps, je me mis à questionner notre aveugle sur les vices et sur les vertus. Je m'aperçus d'abord qu'il avait une aversion prodigieuse pour le vol ; elle naissait en lui de deux causes : de la facilité qu'on avait de le voler sans qu'il s'en aperçût ; et plus encore peut-être, de celle qu'on avait de l'apercevoir, quand il volait. Ce n'est pas qu'il ne sache très bien se mettre en garde contre le sens qu'il nous connaît de plus qu'à lui, et qu'il ignore la manière de bien cacher un vol. Il ne fait pas grand cas de la pudeur : sans les injures de l'air dont les vêtements le garantissent, il n'en comprendrait guère l'usage, et il avoue franchement qu'il ne devine pas pourquoi l'on couvre plutôt une partie du corps qu'une autre, et moins encore par quelle bizarrerie on donne entre ces parties la préférence à certaines que leur usage et les indispositions auxquelles elles sont sujettes demanderaient que l'on tînt libres. Quoique nous soyons dans un siècle où l'esprit philosophique nous a débarrassés d'un grand nombre de préjugés, je ne crois pas que nous en venions jamais jusqu'à méconnaître les prérogatives de la pudeur aussi parfaitement que mon aveugle. Diogène n'aurait point été pour lui un philosophe. Comme de toutes les démonstrations extérieures qui réveillent en nous la commisération et les idées de la douleur, les aveugles ne sont affectés que par la plainte ; je les soupçonne en général d'inhumanité. Quelle différence y a-t-il pour un aveugle entre un homme qui urine et un homme qui, sans se plaindre, verse son sang ? Nous-mêmes, ne cessons-nous pas de compatir, lorsque la distance ou la petitesse des objets produit le même effet sur nous, que la privation de la vue sur les aveugles ? tant nos vertus dépendent de notre manière de sentir, et du degré auquel les choses extérieures nous affectent ! Aussi je ne doute point que, sans la crainte du châtiment, bien des gens n'eussent moins de peine à tuer un homme à une distance où ils ne le verraient gros que comme une hirondelle, qu'à égorger un boeuf de leurs mains. Si nous avons de la compassion pour un cheval qui souffre, et si nous écrasons une fourmi sans aucun scrupule, n'est-ce pas le même principe qui nous détermine ? Ah, Madame ! que la morale des aveugles est différente de la nôtre ! Que celle d'un sourd différerait encore de celle d'un aveugle ; et qu'un être qui aurait un sens de plus que nous, trouverait notre morale imparfaite, pour ne rien dire de pis ! Notre métaphysique ne s'accorde pas mieux avec la leur. Combien de principes pour eux qui ne sont que des absurdités pour nous, et réciproquement ! Je pourrais entrer là-dessus dans un détail qui vous amuserait sans doute ; mais que de certaines gens qui voient du crime à tout, ne manqueraient pas d'accuser d'irréligion ; comme s'il dépendait de moi de faire apercevoir aux aveugles les choses autrement qu'ils ne les aperçoivent. Je me contenterai d'observer une chose dont je crois qu'il faut que tout le monde convienne ; c'est que ce grand raisonnement qu'on tire des merveilles de la nature, est bien faible pour des aveugles. La facilité que nous avons de créer, pour ainsi dire, de nouveaux objets, par le moyen d'une petite glace, est quelque chose de plus incompréhensible pour eux, que des astres qu'ils ont été condamnés à ne voir jamais. Ce globe lumineux qui s'avance d'orient en occident, les étonne moins qu'un petit feu qu'ils ont la commodité d'augmenter ou de diminuer : comme ils voient la matière d'une manière beaucoup plus abstraite que nous, ils sont moins éloignés de croire qu'elle pense. Si un homme qui n'a vu que pendant un jour ou deux, se trouvait confondu chez un peuple d'aveugles, il faudrait qu'il prît le parti de se taire, ou celui de passer pour un fou. [7] Il leur annoncerait tous les jours quelque nouveau mystère, qui n'en serait un que pour eux, et que les esprits-forts se sauraient bon gré de ne pas croire. Les défenseurs de la religion ne pourraient-ils pas tirer un grand parti d'une incrédulité si opiniâtre, si juste même à certains égards, et cependant si peu fondée ? Si vous vous prêtez pour un instant à cette supposition, elle vous rappellera sous des traits empruntés l'histoire et les persécutions de ceux qui ont eu le malheur de rencontrer la vérité dans des siècles de ténèbres, et l'imprudence de la déceler à leurs aveugles contemporains, entre lesquels ils n'ont point eu d'ennemis plus cruels que ceux qui par leur état et leur éducation semblaient devoir être les moins éloignés de leurs sentiments. p. 41 Je ne connais rien qui démontre mieux la réalité du sens interne que cette faculté faible en nous, mais forte dans les aveugles-nés, de sentir ou de se rappeler la sensation des corps, lors même qu'ils sont absents et qu'ils n'agissent plus pour eux. Nous ne pouvons faire entendre à un aveugle-né, comment l'imagination nous peint les objets absents, comme s'ils étaient présents ; mais nous pouvons très bien reconnaître en nous la faculté de sentir à l'extrémité d'un doigt, un corps qui n'y est plus, telle qu'elle est dans l'aveugle-né. Pour cet effet, serrez l'index contre le pouce ; fermez les yeux ; séparez vos doigts ; examinez immédiatement après cette séparation ce qui se passe en vous, et dites-moi si la sensation ne dure pas longtemps après que la compression a cessé ; si pendant que la compression dure, votre âme vous paraît plus dans votre tête qu'à l'extrémité de vos doigts ; et si cette compression ne vous donne pas la notion d'une surface, par l'espace qu'occupe la sensation. Nous ne distinguons la présence des êtres hors de nous, de leur représentation dans notre imagination, que par la force et la faiblesse de l'impression : pareillement, l'aveugle-né ne discerne la sensation d'avec la présence réelle d'un objet à l'extrémité de son doigt, que par la force ou la faiblesse de la sensation même. Si jamais un philosophe aveugle et sourd de naissance fait un homme à l'imitation de celui de Descartes, j'ose vous assurer, Madame, qu'il placera l'âme au bout des doigts ; car c'est de là que lui viennent ses principales sensations et toutes ses connaissances. Et qui l'avertirait que sa tête est le siège de ses pensées ? Si les travaux de l'imagination épuisent la nôtre, c'est que l'effort que nous faisons pour imaginer, est assez semblable à celui que nous faisons pour apercevoir des objets très proches ou très petits. Mais il n'en sera pas de même de l'aveugle et sourd de naissance : les sensations qu'il aura prises par le toucher, seront, pour ainsi dire, le moule de toutes ses idées ; et je ne serais pas surpris qu'après une profonde méditation il eût les doigts aussi fatigués que nous avons la tête. Je ne craindrais point qu'un philosophe lui objectât que les nerfs sont les causes de nos sensations, et qu'ils partent tous du cerveau : quand ces deux propositions seraient aussi démontrées qu'elles le sont peu, surtout la première, il lui suffirait de se faire expliquer tout ce que les physiciens ont rêvé là-dessus, pour persister dans son sentiment. |
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Lettre sur les sourds et muets [8] p. 109 Si j'avais affaire à quelqu'un qui n'eût pas encore la facilité des idées abstraites, je lui mettrais ce système de l'entendement humain en relief, et je lui dirais : Monsieur, considérez l'homme automate comme une horloge ambulante ; que le coeur en représente le grand ressort, et que les parties contenues dans la poitrine soient les autres pièces principales du mouvement. Imaginez dans la tête un timbre garni de petits marteaux, d'où partent une multitude infinie de fils, qui se terminent à tous les points de la boîte : élevez sur ce timbre une de ces petites figures dont nous ornons le haut de nos pendules ; qu'elle ait l'oreille penchée comme un musicien qui écouterait si son instrument est bien accordé ; cette petite figure sera l'âme. Si plusieurs des petits cordons sont tirés dans le même instant, le timbre sera frappé de plusieurs coups, et la petite figure entendra plusieurs sons à la fois. Supposez qu'entre ces cordons il y en ait certains qui soient toujours tirés ; comme nous ne nous sommes assurés du bruit qui se fait le jour à Paris que par le silence de la nuit, il y aura en nous des sensations qui nous échapperont souvent par leur continuité ; telle sera celle de notre existence. L'âme ne s'en aperçoit que par un retour sur elle-même, surtout dans l'état de santé. Quand on se porte bien, aucune partie du corps ne nous instruit de son existence ; si quelqu'une nous en avertit par la douleur, c'est à coup sûr que nous nous portons mal ; si c'est par le plaisir, il n'est pas toujours certain que nous nous portions mieux. p. 111 En examinant les discours que la sensation de la faim ou de la soif faisait tenir en différentes circonstances, on eut souvent occasion de s'apercevoir que les mêmes expressions s'employaient pour rendre des vues de l'esprit qui n'étaient pas les mêmes ; et l'on inventa les signes vous, lui, moi, le et une infinité d'autres qui particularisent. L'état de l'âme dans un instant indivisible fut représenté par une foule de termes que la précision du langage exigea, et qui distribuèrent une impression totale en parties : et parce que ces termes se prononçaient successivement, et ne s'entendaient qu'à mesure qu'ils se prononçaient, on fut porté à croire que les affections de l'âme qu'ils représentaient avaient la même succession ; mais il n'en est rien. Autre chose est l'état de notre âme ; autre chose le compte que nous en rendons soit à nous-même, soit aux autres ; autre chose, la sensation totale et instantanée de cet état ; autre chose l'attention successive et détaillée que nous sommes forcés d'y donner pour l'analyser, la manifester, et nous faire entendre. Notre âme est un tableau mouvant d'après lequel nous peignons sans cesse : nous employons bien du temps à le rendre avec fidélité ; mais il existe en entier et tout à la fois : l'esprit ne va pas à pas comptés comme l'expression. Le pinceau n'exécute qu'à la longue ce que l'oeil du peintre embrasse tout d'un coup. La formation des langues exigeait la décomposition ; mais voir un objet, le juger beau, éprouver une sensation agréable, désirer la possession, c'est l'état de l'âme dans un même instant ; et ce que le grec et le latin rendent par un seul mot. Ce mot prononcé, tout est dit, tout est entendu. Ah ! Monsieur, combien notre entendement est modifié par les signes ; et que la diction la plus vive est encore une froide copie de ce qui s'y passe ! [...] p. 113 Nous disons les choses en français comme l'esprit est forcé de les considérer en quelque langue qu'on écrive. Cicéron a pour ainsi dire suivi la syntaxe française, avant que d'obéir à la syntaxe latine. D'où il s'ensuit, ce me semble, que la communication de la pensée étant l'objet principal du langage, notre langue est de toutes les langues la plus châtiée, la plus exacte et la plus estimable ; celle en un mot qui a retenu le moins de ces négligences que j'appellerais volontiers des restes de la balbutie des premiers âges. Ou pour continuer le parallèle sans partialité, je dirais que nous avons gagné à n'avoir point d'inversions, de la netteté, de la clarté, de la précision, qualités essentielles au discours ; et que nous y avons perdu de la chaleur, de l'éloquence et de l'énergie. J'ajouterais volontiers que la marche didactique et réglée à laquelle notre langue est assujettie, la rend plus propre aux sciences ; et que par les tours et les inversions que le grec, le latin, l'italien, l'anglais, se permettent, ces langues sont plus avantageuses pour les lettres. Que nous pouvons mieux qu'aucun autre peuple faire parler l'esprit, et que le bon sens choisirait la langue française ; mais que l'imagination et les passions donneront la préférence aux langues anciennes et à celles de nos voisins. Qu'il faut parler français dans la société et dans les écoles de philosophie ; et grec, latin, anglais, dans les chaires et sur les théâtres : que notre langue sera celle de la vérité, si jamais elle revient sur la terre ; et que la grecque, la latine et les autres seront les langues de la fable et du mensonge. Le français est fait pour instruire, éclairer et convaincre ; le grec, le latin, l'italien, l'anglais pour persuader, émouvoir et tromper ; parlez grec, latin, italien au peuple, mais parlez français au sage. Un autre désavantage des langues à inversions, c'est d'exiger soit du lecteur, soit de l'auditeur, de la contention et de la mémoire. Dans une phrase latine ou grecque un peu longue, que de cas, de régimes, de terminaisons à combiner ! on n'entend presque rien qu'on ne soit à la fin. Le français ne donne point cette fatigue. On le comprend à mesure qu'il est parlé. Les idées se présentent dans notre discours suivant l'ordre que l'esprit a dû suivre, soit en grec, soit en latin, pour satisfaire aux règles de la syntaxe. La Bruyère vous fatiguera moins à la longue que Tite-Live. L'un est pourtant un moraliste profond, l'autre un historien clair. Mais cet historien enchâsse si bien ses phrases, que l'esprit sans cesse occupé à les déboîter les unes de dedans les autres, et à les restituer dans un ordre didactique et lumineux, se lasse de ce petit travail, comme le bras le plus fort, d'un poids léger qu'il faut toujours porter. Ainsi, tout bien considéré, notre langue pédestre a sur les autres l'avantage de l'utile sur l'agréable. Mais une des choses qui nuisent le plus dans notre langue et dans les langues anciennes à l'ordre naturel des idées, c'est cette harmonie du style à laquelle nous sommes devenus si sensibles, que nous lui sacrifions souvent tout le reste. [...] |
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ÂME [9]
On entend par âme un principe doué de connaissance et de sentiment. Il se présente ici plusieurs questions à discuter : 1. Quelle est son origine ? 2. Quelle est sa nature ? 3. Quelle est sa destinée ? 4. Quels sont les êtres en qui elle réside ? [...] * Aux quatre questions précédentes sur l'origine, la nature, la destinée de l'âme, et sur les êtres en qui elle réside, les physiciens et les anatomistes en ont ajouté une cinquième, qui semblait plus être de leur ressort que de la métaphysique ; c'est de fixer le siège de l'âme dans les êtres qui en ont. Ceux d'entre les physiciens qui croient pouvoir admettre la spiritualité de l'âme et lui accorder en même temps de l'étendue, qualité qu'ils ne peuvent plus regarder comme la différence spécifique de la matière, ne lui fixent aucun siège particulier : ils disent qu'elle est dans toutes les parties du corps ; et comme ils ajoutent qu'elle existe tout entière sous chaque partie de son étendue, la perte de certains membres ne doit rien ôter ni à ses facultés, ni à son activité, ni à ses fonctions. Ce sentiment résout des difficultés, mais il en fait naître d'autres, tant sur cette manière particulière et incompréhensible d'exister des esprits, que sur la distinction de la substance spirituelle et de la substance corporelle ; aussi n'est-il guère suivi. Les autres philosophes pensent qu'elle n'est point étendue, et que pourtant il y a dans le corps un lieu particulier où elle réside et d'où elle exerce son empire. Si ce n'était un certain sentiment commun à tous les hommes, qui leur persuade que leur tête ou leur cerveau est le siège de leurs pensées, il y aurait autant sujet de croire que c'est le poumon ou le foie, ou tel autre viscère qu'on voudrait ; car si leur mécanisme n'a et ne peut avoir aucun rapport avec la faculté de penser, comme on l'a démontré ci-devant, celui du cerveau n'y en a pas davantage. Il faudrait, à ce qu'il semble, une partie où vinssent aboutir tous les mouvements des sensations, et telle que M. Descartes avait imaginé la glande pinéale. Voyez GLANDE PINÉALE. Mais il n'est que trop vrai, comme on le verra dans la suite de cet article, que c'était une pure imagination de ce philosophe, et que non seulement cette partie, mais nulle autre n'est capable des fonctions qu'il lui attribuait. Ces traces qu'on suppose si volontiers, et dont les philosophes ont tant parlé qu'elles sont devenues familières dans le discours commun, on ne sait pas trop bien où les mettre ; et l'on ne voit point de partie dans le cerveau qui soit bien propre ni à les recevoir ni à les garder. Non seulement nous ne connaissons pas notre âme ni la manière dont elle agit sur des organes matériels, mais dans ces organes mêmes nous ne pouvons apercevoir aucune disposition qui détermine l'un plutôt que l'autre à être le siège de l'âme.
Cependant la difficulté du sujet n'exclut pas les hypothèses ; elle doit seulement les faire traiter avec moins de rigueur. Nous ne finirions point si nous les voulions
rapporter toutes. Comme il était difficile de donner la préférence à une partie sur une autre,
il n'y en a presque aucune où l'on n'ait placé l'âme.
On la met dans les ventricules du cerveau, dans le coeur, dans le sang, dans l'estomac, dans les nerfs, etc. ; mais de toutes ces hypothèses, celles de
Descartes,
de Vieussens et
de Lancisi ou
de M. de
La Peyronie paraissent être les seules auxquelles leurs auteurs aient été conduits par des phénomènes, comme nous l'allons faire voir.
M. Vieussens le fils
a supposé, dans un ouvrage où il se propose d'expliquer le délire mélancolique, que le centre ovale était le siège des fonctions de l'esprit.
Selon les découvertes ou le système de
M. Vieussens le père,
le centre ovale est un tissu de petits vaisseaux très déliés qui communiquent tous les uns avec les autres par une infinité d'autres petits vaisseaux encore
infiniment plus déliés, que produisent tous les points de leur surface extérieure. C'est dans les premiers de ces petits vaisseaux que le sang artériel se subtilise au point de devenir
esprit animal, et il coule dans les seconds sous la forme d'esprit. Au-dedans de ce nombre prodigieux de tuyaux presque absolument imperceptibles se font tous les mouvements auxquels
répondent les idées ; et les impressions que ces mouvements y laissent sont les traces qui rappellent les idées qu'on a déjà eues. Il faut savoir que
le centre ovale se trouve placé à l'origine des nerfs, ce qui favorise beaucoup la fonction qu'on lui donne ici.
Si cette mécanique est une fois admise, on peut imaginer que la santé pour ainsi dire matérielle de l'esprit dépend de la régularité, de l'égalité, de la liberté du cours des esprits dans ces petits canaux. Si la plupart sont affaissés, comme pendant le sommeil, les esprits qui coulent dans ceux qui restent fortuitement ouverts réveillent au hasard des idées entre lesquelles il n'y a le plus souvent aucune liaison, et que l'âme ne laisse pas d'assembler, faute d'en avoir en même temps d'autres qui lui en fassent voir l'incompatibilité ; si au contraire tous les petits tuyaux sont ouverts, et que les esprits s'y portent en trop grande abondance et avec une trop grande rapidité, il se réveille à la fois une foule d'idées très vives que l'âme n'a pas le temps de distinguer ni de comparer ; et c'est là la frénésie. S'il y a seulement dans quelques petits tuyaux une obstruction telle que les esprits cessent d'y couler, les idées qui y étaient attachées sont absolument perdues pour l'âme, elle n'en peut plus faire aucun usage dans ses opérations, de sorte qu'elle portera un jugement insensé toutes les fois que ces idées lui auraient été nécessaires pour en former un raisonnable ; hors de là tous ses jugements seront sains, c'est là le délire mélancolique. M. Vieussens a fait voir combien sa supposition s'accorde avec tout ce qui s'observe dans cette maladie ; puisqu'elle vient d'une obstruction, elle est produite par un sang trop épais et trop lent, aussi n'a-t-on point de fièvre. Ceux qui habitent un pays chaud, et dont le sang est dépouillé de ses parties les plus subtiles par une trop grande transpiration ; ceux qui usent d'aliments trop grossiers ; ceux qui ont été frappés de quelque grande et longue crainte, etc., doivent être plus sujets au délire mélancolique. On pourrait pousser le détail des suppositions si loin qu'on voudrait, et trouver à chaque supposition différente un effet différent, d'où il résulterait qu'il n'y a guère de tête si saine où il n'y ait quelque petit tuyau du centre ovale bien bouché. Mais quand la supposition de la cause de M. Vieussens s'accorderait avec tous les cas qui se présentent, elle n'en serait peut-être pas davantage la cause réelle. Les Anciens attribuaient la pesanteur de l'air à l'horreur du vide ; et l'on attribue aujourd'hui tous les phénomènes célestes à l'attraction. Si les Anciens sur des expériences réitérées avaient découvert dans cette horreur quelque loi constante, comme on en a découvert une dans l'attraction, auraient-ils pu supposer que l'horreur du vide était vraiment la cause des phénomènes, quand même les phénomènes ne se seraient jamais écartés de cette loi ? Les newtoniens peuvent-ils supposer que l'attraction soit une cause réelle, quand même il ne surviendrait jamais aucun phénomène qui ne suivît la loi inverse du carré des distances ? Point du tout. Il en est de même de l'hypothèse de M. Vieussens. Le centre ovale a beau avoir des petits tuyaux, dont les uns s'ouvrent et les autres se bouchent, quand il pourrait même s'assurer à la vue (ce qui lui est impossible) que le délire mélancolique augmente ou diminue dans le rapport des petits tuyaux ouverts aux petits tuyaux bouchés, son hypothèse en acquerrait beaucoup plus de certitude et rentrerait dans la classe du flux et reflux, et de l'attraction considérée relativement aux mouvements de la lune ; mais elle ne serait pas encore démontrée. Tout cela vient de ce que l'on n'aperçoit partout que des effets qui se correspondent, et point du tout dans un de ces effets la raison de l'effet correspondant ; presque toujours la liaison manque, et nous ne la découvrirons peut-être jamais. Mais de quelque manière que l'on conçoive ce qui pense en nous, il est constant que les fonctions en sont dépendantes de l'organisation et de l'état actuel de notre corps pendant que nous vivons. Cette dépendance mutuelle du corps et de ce qui pense dans l'homme, est ce qu'on appelle l'union du corps avec l'âme ; union que la saine philosophie et la Révélation nous apprennent être uniquement l'effet de la volonté libre du Créateur. Du moins n'avons-nous nulle idée immédiate de dépendance, d'union, ni de rapport entre ces deux choses, corps et pensée. Cette union est donc un fait que nous ne pouvons révoquer en doute, mais dont les détails nous sont absolument inconnus. C'est à la seule expérience à nous les apprendre, et à décider toutes les questions qu'on peut proposer sur cette matière. Une des plus curieuses est celle que nous agitons ici : l'âme exerce-t-elle également ses fonctions dans toutes les parties du corps auquel elle est unie ? ou y en a-t-il quelqu'une à laquelle ce privilège soit particulièrement attaché ? S'il y en a une, quelle est cette partie ? C'est la glande pinéale, a dit Descartes ; c'est le centre ovale, a dit Vieussens ; c'est le corps calleux, ont dit Lancisi et M. de La Peyronie. Descartes n'avait pour lui qu'une conjecture, sans autre fondement que quelques convenances ; Vieussens a fait un système, appuyé de quelques observations anatomiques ; M. de La Peyronie a présenté le sien avec des expériences. Descartes vit la glande pinéale unique et comme suspendue au milieu des ventricules du cerveau par deux filaments nerveux et flexibles, qui lui permettent d'être mue en tous sens, et par où elle reçoit toutes les impressions que le cours des esprits ou d'un fluide quelconque qui coule dans les nerfs y peut apporter de tout le reste du corps ; il vit la glande pinéale environnée d'artérioles, tant du lacis choroïde que des parois internes des ventricules où elle est renfermée, et dont les plus déliés tendent vers cette glande ; et sur cette situation avantageuse, il conjectura que la glande pinéale était le siège de l'âme, et l'organe commun de toutes nos sensations. Mais on a découvert que la glande pinéale manquait dans certains sujets ou qu'elle y était entièrement oblitérée sans qu'ils eussent perdu l'usage de la raison et des sens ; on l'a trouvée putréfiée dans d'autres, dont le sort n'avait pas été différent : elle était pourrie dans une femme de vingt-huit ans, qui avait conservé le sens et la raison jusqu'à la fin ; et voilà l'âme délogée de l'endroit que Descartes lui avait assigné pour demeure. On a des expériences de destruction d'autres parties du cerveau, telles que les nates et testes, sans que les fonctions de l'âme aient été détruites. Il en faut dire autant des corps cannelés ; c'est M. Petit qui a chassé l'âme des corps cannelés, malgré leur structure singulière. Où est donc le sensorium commune ? Où est cette partie, dont la blessure ou la destruction emporte nécessairement la cessation ou l'interruption des fonctions spirituelles, tandis que les autres parties peuvent être altérées ou détruites sans que le sujet cesse de raisonner ou de sentir ? M. de La Peyronie fait passer en revue toutes les parties du cerveau, excepté le corps calleux ; et il leur donne l'exclusion par une foule de maladies très marquées et très dangereuses qui les ont attaquées sans interrompre les fonctions de l'âme : c'est donc, selon lui, le corps calleux qui est le lieu du cerveau qu'habite l'âme. Oui, c'est selon M. de La Peyronie, le corps calleux qui est ce siège de l'âme, qu'entre les philosophes les uns ont supposé être partout, et que les autres ont cherché en tant d'endroits particuliers ; et voici comment M. de La Peyronie procède dans sa démonstration. « Un paysan perdit par un coup reçu à la tête, une très grande cuillerée de la substance du cerveau ; cependant il guérit, sans que sa raison en fût altérée : donc l'âme ne réside pas dans toute l'étendue de la substance du cerveau. On a vu des sujets en qui la glande pinéale était oblitérée ou pourrie ; d'autres qui n'en avaient aucune trace, tous cependant jouissaient de la raison : donc l'âme n'est pas dans la glande pinéale. On a les mêmes preuves pour les nates, les testes, l'infundibulum, les corps cannelés, le cervelet ; je veux dire que ces parties ont été ou détruites, ou attaquées de maladies violentes, sans que la raison en souffrît plus que de toute autre maladie : donc l'âme n'est pas dans ces parties. Reste le corps calleux. » On peut voir dans le Mémoire de M. de La Peyronie, toutes les expériences par lesquelles il prouve que cette partie du cerveau n'a pu être altérée ou détruite, sans que l'altération ou la perte de la raison ne s'en soit suivie ; nous nous contenterons de rapporter ici celle qui nous a le plus fortement affecté. Un jeune homme de seize ans fut blessé d'un coup de pierre au haut et au devant du pariétal gauche ; l'os fut contus et ne parut point fêlé ; il ne survint point d'accident jusqu'au vingt-cinquième jour, que le malade commença à sentir que l'oeil droit s'affaiblissait et qu'il était pesant et douloureux, surtout lorsqu'on le pressait ; au bout de trois jours, il perdit la vue de cet oeil seulement ; il perdit ensuite l'usage presque entier de tous les sens, et il tomba dans un assoupissement et un affaissement absolu de tout le corps ; on fit des incisions, on fit trois trépans, on ouvrit la dure-mère ; on tira d'un abcès, qui devait avoir environ le volume d'un oeuf de poule, trois onces et demie de matière épaisse, avec quelques flocons de la substance du cerveau. On jugea par la direction d'une sonde aplatie et arrondie par le bout en forme de champignon, qu'on nomme meningophylax, et par la profondeur de l'endroit où cette sonde pénétrait, qu'elle était soutenue par le corps calleux, quand on l'abandonnait légèrement. Dès que le pus qui pesait sur le corps calleux fut vidé, l'assoupissement cessa, la vue et la liberté des sens revinrent. Les accidents recommençaient à mesure que la cavité se remplissait d'une nouvelle suppuration, et ils disparaissaient à mesure que les matières sortaient. L'injection produisait le même effet que la présence des matières : dès que l'on remplissait la cavité, le malade perdait la raison et le sentiment ; et on lui redonnait l'un et l'autre en pompant l'injection par le moyen d'une seringue ; en laissant même aller le meningophylax sur le corps calleux, son seul poids rappelait les accidents, qui disparaissaient quand ce poids était éloigné. Au bout de deux mois, ce malade fut guéri ; il eut la tête entièrement libre et ne ressentit pas la moindre incommodité. Voilà donc l'âme installée dans le corps calleux, jusqu'à ce qu'il survienne quelque expérience qui l'en déplace et qui réduise les physiologistes dans le cas de ne savoir plus où la mettre. En attendant, considérons combien ses fonctions tiennent à peu de chose : une fibre dérangée, une goutte de sang extravasé, une légère inflammation, une chute, une contusion, et adieu le jugement, la raison et toute cette pénétration dont les hommes sont si vains : toute cette vanité dépend d'un filet bien ou mal placé, sain ou mal sain. Après avoir employé tant d'espace à établir la spiritualité et l'immortalité de l'âme, deux sentiments très capables d'enorgueillir l'homme sur sa condition à venir, qu'il nous soit permis d'employer quelques lignes à l'humilier sur sa condition présente par la contemplation des choses futiles d'où dépendent les qualités dont il fait le plus de cas. Il a beau faire, l'expérience ne lui laisse aucun doute sur la connexion des fonctions de l'âme avec l'état et l'organisation du corps ; il faut qu'il convienne que l'impression inconsidérée du doigt de la sage-femme suffisait pour faire un sot de Corneille, lorsque la boîte osseuse qui renferme le cerveau et le cervelet était molle comme de la pâte. Nous finirons cet article par quelques observations qu'on trouve dans les Mémoires de l'Académie, dans beaucoup d'autres endroits, et qu'on s'attend sans doute à rencontrer ici. Un enfant de deux ans et demi, ayant joui jusque-là d'une santé parfaite, commença à tomber en langueur ; la tête lui grossissait peu à peu ; au bout de dix-huit mois, il cessa de parler aussi distinctement qu'il avait fait ; il n'apprit plus rien de nouveau ; au contraire toutes les fonctions de l'âme s'altérèrent au point qu'il vint à ne plus donner aucun signe de perception ni de mémoire, non pas même de goût, d'odorat, ni d'ouïe ; il mangeait à toute heure et recevait indifféremment les bons et les mauvais aliments ; il était toujours couché sur le dos, ne pouvant soutenir ni remuer sa tête, qui était devenue fort grosse et fort lourde ; il dormait peu et criait nuit et jour ; il avait la respiration faible et fréquente, et le pouls fort petit, mais réglé ; il digérait assez bien, avait le ventre libre, et fut toujours sans fièvre.
Il mourut après deux ans de maladie ;
M. Littré
l'ouvrit, et lui trouva le crâne d'un tiers plus grand qu'il ne devait être naturellement, de l'eau claire dans le cerveau, l'entonnoir large d'un pouce, et profond de deux,
la glande pinéale cartilagineuse, la moelle allongée, moins molle dans sa partie antérieure que le cerveau, le cervelet squirreux, ainsi que la partie postérieure de la moelle
allongée, et la moelle de l'épine et les nerfs qui en sortent plus petits et plus mous que de coutume.
La nature des aliments influe tellement sur la constitution du corps, et cette constitution sur les fonctions de l'âme, que cette seule réflexion serait bien capable d'effrayer les mères qui donnent leurs enfants à nourrir à des inconnues. Les impressions faites sur les organes encore tendres des enfants peuvent avoir des suites si fâcheuses, relativement aux fonctions de l'âme, que les parents doivent veiller avec soin à ce qu'on ne leur donne aucune terreur panique, de quelque nature qu'elle soit. Mais voici deux autres faits très propres à démontrer les effets de l'âme sur le corps, et réciproquement les effets du corps sur l'âme. Une jeune fille que ses dispositions naturelles ou la sévérité de l'éducation avait jetée dans une dévotion outrée, tomba dans une espèce de mélancolie religieuse. La crainte mal raisonnée qu'on lui avait inspirée du souverain Être avait rempli son esprit d'idées noires, et la suppression de ses règles fut une suite de la terreur et des alarmes habituelles dans lesquelles elle vivait. L'on employa inutilement contre cet accident les emménagogues les plus efficaces et les mieux choisis ; la suppression dura ; elle occasionna des effets si fâcheux que la vie devint bientôt insupportable à la jeune malade ; et elle était dans cet état lorsqu'elle eut le bonheur de faire connaissance avec un ecclésiastique d'un caractère doux et liant et d'un esprit raisonnable qui, partie par la douceur de sa conversation, partie par la force de ses raisons, vint à bout de bannir les frayeurs dont elle était obsédée, à la réconcilier avec la vie, et à lui donner des idées plus saines de la divinité ; et à peine l'esprit fut-il guéri que la suppression cessa, que l'embonpoint revint, et que la malade jouit d'une très bonne santé, quoique sa manière de vivre fût exactement la même dans les deux états opposés. Mais comme l'esprit n'est pas moins sujet à des rechutes que le corps, cette fille étant retombée dans ses premières frayeurs superstitieuses, son corps retomba dans le même dérangement, et la maladie fut accompagnée des mêmes symptômes qu'auparavant. L'ecclésiastique suivit pour la tirer de là la même voie qu'il avait employée ; elle lui réussit, les règles reparurent et la santé revint. Pendant quelques années, la vie de cette jeune personne fut une alternative de superstition et de maladie, de religion et de santé. Quand la superstition dominait, les règles cessaient et la santé disparaissait ; lorsque la religion et le bon sens reprenaient le dessus, les humeurs suivaient leur cours ordinaire et la santé revenait. Un musicien célèbre, grand compositeur, fut attaqué d'une fièvre qui, ayant toujours augmenté, devint continue avec des redoublements. Le septième jour il tomba dans un délire violent et presque continu, accompagné de cris, de larmes, de terreurs et d'une insomnie perpétuelle. Le troisième jour de son délire, un de ces coups d'instinct que l'on dit qui font rechercher aux animaux malades les herbes qui leur sont propres, lui fit demander à entendre un petit concert dans sa chambre. Son médecin n'y consentit qu'avec beaucoup de peine ; cependant on lui chanta des cantates de Bernier ; dès les premiers accords qu'il entendit, son visage prit un air serein, ses yeux furent tranquilles, les convulsions cessèrent absolument, il versa des larmes de plaisir, et eut alors pour la musique une sensibilité qu'il n'avait jamais éprouvée, et qu'il n'éprouva point depuis. Il fut sans fièvre durant tout le concert ; et dès qu'on l'eut fini, il retomba dans son premier état. On ne manqua pas de revenir à un remède dont le succès avait été si imprévu et si heureux. La fièvre et le délire étaient toujours suspendus pendant les concerts, et la musique était devenue si nécessaire au malade que la nuit il faisait chanter et même danser une parente qui le veillait, et à qui son affliction ne permettait guère d'avoir pour son malade la complaisance qu'il en exigeait. Une nuit entre autres qu'il n'avait auprès de lui que sa garde, qui ne savait qu'un misérable vaudeville, il fut obligé de s'en contenter, et en ressentit quelques effets. Enfin dix jours de musique le guérirent entièrement, sans autre secours qu'une saignée du pied, qui fut la seconde qu'on lui fit et qui fut suivie d'une grande évacuation. Voyez TARENTULE. M. Dodart rapporte ce fait, après l'avoir vérifié. Il ne prétend pas qu'il puisse servir d'exemple ni de règle, mais il est assez curieux de voir comment dans un homme dont la musique était, pour ainsi dire, devenue l'âme par une longue et continuelle habitude, les concerts ont rendu peu à peu aux esprits leur cours naturel. Il n'y a pas d'apparence qu'un peintre pût être guéri de même par des tableaux : la peinture n'a pas le même pouvoir sur les esprits, et elle ne porterait pas la même impression à l'âme. AUTORITÉ, POLITIQUE [10]
La puissance qui s'acquiert par la violence, n'est qu'une usurpation, et ne dure qu'autant que la force de celui qui commande l'emporte sur celle de ceux qui obéissent ; en sorte que si ces derniers deviennent à leur tour les plus forts, et qu'ils secouent le joug, ils le font avec autant de droit et de justice que l'autre qui le leur avait imposé. La même loi qui a fait l'autorité, la défait alors : c'est la loi du plus fort. Quelquefois l'autorité qui s'établit par la violence change de nature ; c'est lorsqu'elle continue et se maintient du consentement exprès de ceux qu'on a soumis : mais elle rentre par là dans la seconde espèce dont je vais parler ; et celui qui se l'était arrogée devenant alors prince, cesse d'être tyran. La puissance qui vient du consentement des peuples, suppose nécessairement des conditions qui en rendent l'usage légitime, utile à la société, avantageux à la république, et qui la fixent et la restreignent entre des limites : car l'homme ne doit ni ne peut se donner entièrement et sans réserve à un autre homme ; parce qu'il a un maître supérieur au-dessus de tout, à qui seul il appartient tout entier. C'est Dieu, dont le pouvoir est toujours immédiat sur la créature, maître aussi jaloux qu'absolu, qui ne perd jamais de ses droits, et ne les communique point. Il permet pour le bien commun et pour le maintien de la société, que les hommes établissent entre eux un ordre de subordination, qu'ils obéissent à l'un d'eux : mais il veut que ce soit par raison et avec mesure, et non pas aveuglément et sans réserve, afin que la créature ne s'arroge pas les droits du créateur. Toute autre soumission est le véritable crime de l'idolâtrie. Fléchir le genou devant un homme ou devant une image, n'est qu'une cérémonie extérieure, dont le vrai Dieu, qui demande le coeur et l'esprit, ne se soucie guère, et qu'il abandonne à l'institution des hommes pour en faire comme il leur conviendra, des marques d'un culte civil et politique, ou d'un culte de religion. Ainsi ce ne sont point ces cérémonies en elles-mêmes, mais l'esprit de leur établissement, qui en rend la pratique innocente ou criminelle. Un Anglais n'a point de scrupule à servir le roi le genou en terre ; le cérémonial ne signifie que ce qu'on a voulu qu'il signifiât : mais livrer son coeur, son esprit et sa conduite sans aucune réserve à la volonté et au caprice d'une pure créature, en faire l'unique et le dernier motif de ses actions, c'est assurément un crime de lèse-majesté divine au premier chef : autrement ce pouvoir de Dieu, dont on parle tant, ne serait qu'un vain bruit dont la politique humaine userait à sa fantaisie, et dont l'esprit d'irréligion pourrait se jouer à son tour ; de sorte que toutes les idées de puissance et de subordination venant à se confondre, le prince se jouerait de Dieu, et le sujet du prince. La vraie et légitime puissance a donc nécessairement des bornes. Aussi l'Écriture nous dit-elle : « que votre soumission soit raisonnable » ; sit rationabile obsequium vestrum. « Toute puissance qui vient de Dieu est une puissance reglée » ; omnis potestas a Deo ordinata est. Car c'est ainsi qu'il faut entendre ces paroles, conformément à la droite raison et au sens littéral, et non conformément à l'interprétation de la bassesse et de la flatterie qui prétendent que toute puissance quelle qu'elle soit, vient de Dieu. Quoi donc ; n'y a-t-il point de puissances injustes ? N'y a-t-il pas des autorités qui, loin de venir de Dieu, s'établissent contre ses ordres et contre sa volonté ? Les usurpateurs ont-ils Dieu pour eux ? Faut-il obéir en tout aux persécuteurs de la vraie religion ? Et pour fermer la bouche à l'imbécillité, la puissance de l'Antéchrist sera-t-elle légitime ? Ce sera pourtant une grande puissance. Enoch et Élie qui lui résisteront, seront-ils des rebelles et des séditieux qui auront oublié que toute puissance vient de Dieu ; ou des hommes raisonnables, fermes et pieux, qui sauront que toute puissance cesse de l'être, dès qu'elle sort des bornes que la raison lui a prescrites, et qu'elle s'écarte des règles que le souverain des princes et des sujets a établies ; des hommes enfin qui penseront, comme Saint Paul, que toute puissance n'est de Dieu qu'autant qu'elle est juste et réglée ? Le prince tient de ses sujets mêmes l'autorité qu'il a sur eux ; et cette autorité est bornée par les lois de la nature et de l'État. Les lois de la nature et de l'État sont les conditions sous lesquelles ils se sont soumis, ou sont censés s'être soumis à son gouvernement. L'une de ces conditions est que n'ayant de pouvoir et d'autorité sur eux que par leur choix et de leur consentement, il ne peut jamais employer cette autorité pour casser l'acte ou le contrat par lequel elle lui a été déférée : il agirait dès lors contre lui-même, puisque son autorité ne peut subsister que par le titre qui l'a établie. Qui annule l'un détruit l'autre. Le prince ne peut donc pas disposer de son pouvoir et de ses sujets sans le consentement de la nation, et indépendamment du choix marqué dans le contrat de soumission. S'il en usait autrement, tout serait nul, et les lois le relèveraient des promesses et des serments qu'il aurait pu faire, comme un mineur qui aurait agi sans connaissance de cause, puisqu'il aurait prétendu disposer de ce qu'il n'avait qu'en dépôt et avec clause de substitution, de la même manière que s'il l'avait eu en toute propriété et sans aucune condition. D'ailleurs le gouvernement, quoique héréditaire dans une famille, et mis entre les mains d'un seul, n'est pas un bien particulier, mais un bien public, qui par conséquent ne peut jamais être enlevé au peuple, à qui seul il appartient essentiellement et en pleine propriété. Aussi est-ce toujours lui qui en fait le bail : il intervient toujours dans le contrat qui en adjuge l'exercice. Ce n'est pas l'État qui appartient au prince, c'est le prince qui appartient à l'État : mais il appartient au prince de gouverner dans l'État, parce que l'État l'a choisi pour cela ; qu'il s'est engagé envers les peuples à l'administration des affaires, et que ceux-ci de leur côté se sont engagés à lui obéir conformément aux lois. Celui qui porte la couronne peut bien s'en décharger absolument s'il le veut : mais il ne peut la remettre sur la tête d'un autre sans le consentement de la nation qui l'a mise sur la sienne. En un mot, la couronne, le gouvernement, et l'autorité publique, sont des biens dont le corps de la nation est propriétaire, et dont les princes sont les usufruitiers, les ministres et les dépositaires. Quoique chefs de l'État, ils n'en sont pas moins membres, à la vérité les premiers, les plus vénérables et les plus puissants, pouvant tout pour gouverner, mais ne pouvant rien légitimement pour changer le gouvernement établi, ni pour mettre un autre chef à leur place. Le sceptre de Louis XV passe nécessairement à son fils aîné, et il n'y a aucune puissance qui puisse s'y opposer : ni celle de la nation, parce que c'est la condition du contrat ; ni celle de son père par la même raison. Le dépôt de l'autorité n'est quelquefois que pour un temps limité, comme dans la République romaine. Il est quelquefois pour la vie d'un seul homme, comme en Pologne ; quelquefois pour tout le temps que subsistera une famille, comme en Angleterre ; quelquefois pour le temps que subsistera une famille par les mâles seulement, comme en France. Ce dépôt est quelquefois confié à un certain ordre dans la société ; quelquefois à plusieurs choisis de tous les ordres, et quelquefois à un seul. Les conditions de ce pacte sont différentes dans les différents états. Mais partout, la nation est en droit de maintenir envers et contre tous le contrat qu'elle a fait ; aucune puissance ne peut le changer ; et quand il n'a plus lieu, elle rentre dans le droit et dans la pleine liberté d'en passer un nouveau avec qui, et comme il lui plaît. C'est ce qui arriverait en France, si par le plus grand des malheurs la famille entière régnante venait à s'éteindre jusque dans ses moindres rejetons ; alors le sceptre et la couronne retourneraient à la nation. Il semble qu'il n'y ait que des esclaves dont l'esprit serait aussi borné que le coeur serait bas, qui pussent penser autrement. Ces sortes de gens ne sont nés ni pour la gloire du prince, ni pour l'avantage de la société : ils n'ont ni vertu, ni grandeur d'âme. La crainte et l'intérêt sont les ressorts de leur conduite. La nature ne les produit que pour servir de lustre aux hommes vertueux ; et la Providence s'en sert pour former les puissances tyranniques, dont elle châtie pour l'ordinaire les peuples et les souverains qui offensent Dieu ; ceux-ci en usurpant, ceux-là en accordant trop à l'homme de ce pouvoir suprême, que le Créateur s'est réservé sur la créature. L'observation des lois, la conservation de la liberté et l'amour de la patrie, sont les sources fécondes de toutes grandes choses et de toutes belles actions. Là se trouvent le bonheur des peuples, et la véritable illustration des princes qui les gouvernent. Là l'obéissance est glorieuse, et le commandement auguste. Au contraire, la flatterie, l'intérêt particulier, et l'esprit de servitude sont l'origine de tous les maux qui accablent un état, et de toutes les lâchetés qui le déshonorent. Là les sujets sont misérables, et les princes haïs ; là le monarque ne s'est jamais entendu proclamer le bien-aimé ; la soumission y est honteuse, et la domination cruelle. Si je rassemble sous un même point de vue la France et la Turquie, j'aperçois d'un côté une société d'hommes que la raison unit, que la vertu fait agir, et qu'un chef également sage et glorieux gouverne selon les lois de la justice ; de l'autre, un troupeau d'animaux que l'habitude assemble, que la loi de la verge fait marcher, et qu'un maître absolu mène selon son caprice. Mais pour donner aux principes répandus dans cet article, toute l'autorité qu'ils peuvent recevoir, appuyons-les du témoignage d'un de nos plus grands rois. Le discours qu'il tint à l'ouverture de l'assemblée des notables de 1596, plein d'une sincérité que les souverains ne connaissent guère, était bien digne des sentiments qu'il y porta. « Persuadé, dit M. de Sully (page 467, in-4°, tome I) que les rois ont deux souverains, Dieu et la loi ; que la justice doit présider sur le trône, et que la douceur doit être assise à côté d'elle ; que Dieu étant le vrai propriétaire de tous les royaumes, et les rois n'en étant que les administrateurs, ils doivent représenter aux peuples celui dont ils tiennent la place ; qu'ils ne régneront comme lui, qu'autant qu'ils régneront en pères ; que dans les États monarchiques héréditaires, il y a une erreur qu'on peut appeler aussi héréditaire, c'est que le souverain est maître de la vie et des biens de tous ses sujets ; que moyennant ces quatre mots, tel est notre plaisir, il est dispensé de manifester les raisons de sa conduite, ou même d'en avoir ; que, quand cela serait, il n'y a point d'imprudence pareille à celle de se faire haïr de ceux auxquels on est obligé de confier à chaque instant sa vie, et que c'est tomber dans ce malheur que d'emporter tout de vive force. Ce grand homme persuadé, dis-je, de ces principes que tout l'artifice du courtisan ne bannira jamais du coeur de ceux qui lui ressembleront, déclara que pour éviter tout air de violence et de contrainte, il n'avait pas voulu que l'assemblée se fit par des députés nommés par le souverain, et toujours aveuglément asservis à toutes ses volontés ; mais que son intention était qu'on y admît librement toutes sortes de personnes, de quelque état et condition qu'elles pussent être ; afin que les gens de savoir et de mérite eussent le moyen d'y proposer sans crainte, ce qu'ils croiraient nécessaire pour le bien public ; qu'il ne prétendait encore en ce moment leur prescrire aucunes bornes ; qu'il leur enjoignait seulement de ne pas abuser de cette permission, pour l'abaissement de l'autorité royale, qui est le principal nerf de l'État ; de rétablir l'union entre ses membres ; de soulager les peuples ; de décharger le trésor royal de quantité de dettes, auxquelles il se voyait sujet, sans les avoir contractées ; de modérer, avec la même justice, les pensions excessives, sans faire tort aux nécessaires, afin d'établir pour l'avenir un fonds suffisant et clair pour l'entretien des gens de guerre. Il ajouta qu'il n'aurait aucune peine à se soumettre à des moyens qu'il n'aurait point imaginés lui-même, d'abord qu'il sentirait qu'ils avaient été dictés par un esprit d'équité et de désintéressement ; qu'on ne le verrait point chercher dans son âge, dans son expérience et dans ses qualités personnelles, un prétexte bien moins frivole, que celui dont les princes ont coutume de se servir, pour éluder les règlements ; qu'il montrerait au contraire, par son exemple, qu'ils ne regardent pas moins les rois pour les faire observer, que les sujets, pour s'y soumettre. Si je faisais gloire, continua-t-il, de passer pour un excellent orateur, j'aurais apporté ici plus de belles paroles que de bonne volonté : mais mon ambition a quelque chose de plus haut que de bien parler. J'aspire au glorieux titre de libérateur et de restaurateur de la France. Je ne vous ai donc point appelés, comme faisaient mes prédécesseurs, pour vous obliger d'approuver aveuglément mes volontés : je vous ai fait assembler pour recevoir vos conseils, pour les croire, pour les suivre ; en un mot, pour me mettre en tutelle entre vos mains. C'est une envie qui ne prend guère aux rois, aux barbes grises et aux victorieux, comme moi : mais l'amour que je porte à mes sujets, et l'extrême désir que j'ai de conserver mon État, me font trouver tout facile et tout honorable. Ce discours achevé, Henri se leva et sortit, ne laissant que M. de Sully dans l'assemblée, pour y communiquer les états, les mémoires et les papiers dont on pouvait avoir besoin. » On n'ose proposer cette conduite pour modèle, parce qu'il y a des occasions où les princes peuvent avoir moins de déférence, sans toutefois s'écarter des sentiments qui font que le souverain dans la société se regarde comme le père de famille, et ses sujets comme ses enfants. Le grand monarque que nous venons de citer nous fournira encore l'exemple de cette sorte de douceur mêlée de fermeté, si requise dans les occasions où la raison est si visiblement du côté du souverain, qu'il a droit d'ôter à ses sujets la liberté du choix, et de ne leur laisser que le parti de l'obéissance. L'Édit de Nantes ayant été vérifié, après bien des difficultés du Parlement, du Clergé et de l'Université, Henri IV dit aux évêques : « Vous m'avez exhorté de mon devoir ; je vous exhorte du vôtre. Faisons bien à l'envi les uns des autres. Mes prédécesseurs vous ont donné de belles paroles ; mais moi avec ma jaquette, je vous donnerai de bons effets : je verrai vos cahiers, et j'y répondrai le plus favorablement qu'il me sera possible. » Et il répondit au Parlement qui était venu lui faire des remontrances : « Vous me voyez en mon cabinet où je viens vous parler, non pas en habit royal, ni avec l'épée et la cape, comme mes prédécesseurs ; mais vêtu comme un père de famille, en pourpoint, pour parler familièrement à ses enfants. Ce que j'ai à vous dire, est que je vous prie de vérifier l'Édit que j'ai accordé à ceux de la religion. Ce que j'en ai fait, est pour le bien de la paix. Je l'ai faite au-dehors ; je la veux faire au-dedans de mon royaume. » Après leur avoir exposé les raisons qu'il avait eues de faire l'Édit, il ajouta : « Ceux qui empêchent que mon Édit ne passe, veulent la guerre ; je la déclarerai demain à ceux de la religion ; mais je ne la ferai pas ; je les y enverrai. J'ai fait l'Édit ; je veux qu'il s'observe. Ma volonté devrait servir de raison ; on ne la demande jamais au prince, dans un état obéissant. Je suis roi. Je vous parle en roi. Je veux être obéi. » (Mémoires de Sully, in-4°, p. 594, tome 1.) Voilà comment il convient à un monarque de parler à ses sujets, quand il a évidemment la justice de son côté ; et pourquoi ne pourrait-il pas ce que peut tout homme qui a l'équité de son côté ? Quant aux sujets, la première loi que la religion, la raison et la nature leur imposent, est de respecter eux-mêmes les conditions du contrat qu'ils ont fait, de ne jamais perdre de vue la nature de leur gouvernement ; en France de ne point oublier que tant que la famille régnante subsistera par les mâles, rien ne les dispensera jamais de l'obéissance, d'honorer et de craindre leur maître, comme celui par lequel ils ont voulu que l'image de Dieu leur fût présente et visible sur la terre ; d'être encore attachés à ces sentiments par un motif de reconnaissance de la tranquillité et des biens dont ils jouissent à l'abri du nom royal ; si jamais il leur arrivait d'avoir un roi injuste, ambitieux et violent, de n'opposer au malheur qu'un seul remède, celui de l'apaiser par leur soumission, et de fléchir Dieu par leurs prières ; parce que ce remède est le seul qui soit légitime, en conséquence du contrat de soumission juré au prince régnant anciennement, et à ses descendants par les mâles, quels qu'ils puissent être ; et de considérer que tous ces motifs qu'on croit avoir de résister ne sont, à les bien examiner, qu'autant de prétextes d'infidélités subtilement colorées ; qu'avec cette conduite, on n'a jamais corrigé les princes, ni aboli les impôts ; et qu'on a seulement ajouté aux malheurs dont on se plaignait déjà, un nouveau degré de misère. Voilà les fondements sur lesquels les peuples, et ceux qui les gouvernent pourraient établir leur bonheur réciproque.
ÉCLECTISME [11]
Le sectaire est un homme qui a embrassé la doctrine d'un philosophe ; l'éclectique, au contraire, est un homme qui ne reconnaît point de maître : ainsi quand on dit des Éclectiques que ce fut une secte de philosophes, on assemble deux idées contradictoires, à moins qu'on ne veuille entendre aussi par le terme de secte, la collection d'un certain nombre d'hommes qui n'ont qu'un seul principe commun, celui de ne soumettre leurs lumières à personne, de voir par leurs propres yeux, et de douter plutôt d'une chose vraie que de s'exposer, faute d'examen, à admettre une chose fausse. [...] L'Éclectisme, cette philosophie si raisonnable, qui avait été pratiquée par les premiers génies longtemps avant que d'avoir un nom, demeura dans l'oubli jusqu'à la fin du XVIe siècle. Alors la nature qui était restée si longtemps engourdie et comme épuisée, fit un effort, produisit enfin quelques hommes jaloux de la prérogative la plus belle de l'humanité, la liberté de penser par soi-même : et l'on vit renaître la philosophie éclectique sous Jordanus Brunus de Nole, Jérôme Cardan, François Bacon de Verulam, Thomas Campanella, Thomas Hobbes, René Descartes, Godefroid-Guillaume Leibniz, Christian Thomasius, Nicolas Jérôme Gundlingius, François Buddée, André Rudigerus, Jean-Jacques Syrbius, Jean Leclerc, Malebranche, etc. Nous ne finirions point, si nous entreprenions d'exposer ici les travaux de ces grands hommes, de suivre l'histoire de leurs pensées, et de marquer ce qu'ils ont fait pour le progrès de la Philosophie en général, et pour celui de la philosophie éclectique moderne en particulier. Nous aimons mieux renvoyer ce qui les concerne aux articles de leurs noms, nous bornant à ébaucher en peu de mots le tableau du renouvellement de la philosophie éclectique. Le progrès des connaissances humaines est une route tracée, d'où il est presque impossible à l'esprit humain de s'écarter. Chaque siècle a son genre et son espèce de grands hommes. Malheur à ceux qui, destinés par leurs talents naturels à s'illustrer dans ce genre, naissent dans le siècle suivant, et sont entraînés par le torrent des études régnantes à des occupations littéraires, pour lesquelles ils n'ont point reçu la même aptitude ; ils auraient travaillé avec succès et facilité ; ils se seraient fait un nom ; ils travaillent avec peine, avec peu de fruits, et sans gloire, et meurent obscurs. S'il arrive à la nature, qui les a mis au monde trop tard, de les ramener par hasard à ce genre épuisé dans lequel il n'y a plus de réputation à se faire, on voit par les choses dont ils viennent à bout, qu'ils auraient égalé les premiers hommes dans ce genre, s'ils en avaient été les contemporains. Nous n'avons aucun recueil d'Académie qui n'offre en cent endroits la preuve de ce que j'avance. Qu'arriva-t-il donc au renouvellement des lettres parmi nous ? On ne songea point à composer des ouvrages : cela n'était pas naturel, tandis qu'il y en avait tant de composés qu'on n'entendait pas ; aussi les esprits se tournèrent-ils du côté de l'art grammatical, de l'érudition, de la critique, des antiquités, de la littérature. Lorsqu'on fut en état d'entendre les auteurs anciens, on se proposa de les imiter, et l'on écrivit des discours oratoires et des vers de toute espèce. La lecture des Philosophes produisit aussi son genre d'émulation ; on argumenta, on bâtit des systèmes, dont la dispute découvrit bientôt le fort et le faible : ce fut alors qu'on sentit l'impossibilité et d'en admettre et d'en rejeter aucun en entier. Les efforts que l'on fit pour relever celui auquel on s'était attaché, en réparant ce que l'expérience journalière détruisait, donna naissance au Syncrétisme. La nécessité d'abandonner à la fin une place qui tombait en ruine de tout côté, de se jeter dans une autre qui ne tarderait pas à éprouver le même sort, et de passer ensuite de celle-ci dans une troisième, que le temps détruirait encore, détermina enfin d'autres entrepreneurs ( pour ne point abandonner ma comparaison ) à se transporter en rase campagne, afin d'y construire des matériaux de tant de places ruinées, auxquels on reconnaîtrait quelque solidité, une cité durable, éternelle, et capable de résister aux efforts qui avaient détruit toutes les autres : ces nouveaux entrepreneurs s'appelèrent éclectiques. Ils avaient à peine jeté les premiers fondements qu'ils s'aperçurent qu'il leur manquait une infinité de matériaux, qu'ils étaient obligés de rebuter les plus belles pierres, faute de celles qui devaient les lier dans l'ouvrage ; et ils se dirent entre eux : mais ces matériaux qui nous manquent sont dans la nature, cherchons-les donc ; ils se mirent à les chercher dans le vague des airs, dans les entrailles de la terre, au fond des eaux, et c'est ce qu'on appela cultiver la philosophie expérimentale. Mais avant que d'abandonner le projet de bâtir et que de laisser les matériaux épars sur la terre, comme autant de pierres d'attente, il fallut s'assurer par la combinaison, qu'il était absolument impossible d'en former un édifice solide et régulier, sur le modèle de l'univers qu'ils avaient devant les yeux : car ces hommes ne se proposent rien de moins que de retrouver le portefeuille du grand Architecte et les plans perdus de cet univers ; mais le nombre de ces combinaisons est infini. Ils en ont déjà essayé un grand nombre avec assez peu de succès ; cependant ils continuent toujours de combiner : on peut les appeler éclectiques systématiques. Ceux qui convaincus non seulement qu'il nous manque des matériaux, mais qu'on ne fera jamais rien de bon de ceux que nous avons dans l'état où ils sont, s'occupent sans relâche à en rassembler de nouveaux ; ceux qui pensent au contraire qu'on est en état de commencer quelque partie du grand édifice, ne se lassent point de les combiner, et ils parviennent à force de temps et de travail, à soupçonner les carrières d'où l'on peut tirer quelques-unes des pierres dont ils ont besoin. Voilà l'état où les choses en sont en Philosophie, où elles demeureront encore longtemps, et où le cercle que nous avons tracé les ramènerait nécessairement, si par un événement qu'on ne conçoit guère, la terre venait à se couvrir de longues et épaisses ténèbres, et que les travaux en tout genre fussent suspendus pendant quelques siècles. D'où l'on voit qu'il y a deux sortes d'Éclectisme ; l'un expérimental, qui consiste à rassembler les vérités connues et les faits donnés, et à en augmenter le nombre par l'étude de la nature ; l'autre systématique, qui s'occupe à comparer entre elles les vérités connues et à combiner les faits donnés, pour en tirer ou l'explication d'un phénomène, ou l'idée d'une expérience. L'Éclectisme expérimental est le partage des hommes laborieux, l'Éclectisme systématique est celui des hommes de génie ; celui qui les réunira, verra son nom placé entre les noms de Démocrite, d'Aristote et de Bacon. Deux causes ont retardé les progrès de cet Éclectisme, l'une nécessaire, inévitable, et fondée dans la nature des choses ; les autres accidentelles et conséquentes à des événements que le temps pouvait ou ne pas amener, ou du moins amener dans des circonstances moins défavorables. Je me conforme dans cette distinction à la manière commune d'envisager les choses, et je fais abstraction d'un système qui n'entraînerait que trop facilement un homme qui réfléchit avec profondeur et précision, à croire que tous les événements dont je vais parler, sont également nécessaires. La première des causes du retardement de l'Éclectisme moderne, est la route que suit naturellement l'esprit humain dans ses progrès, et qui l'occupe invinciblement pendant des siècles entiers à des connaissances qui ont été et qui seront dans tous les temps antérieures à l'étude de la Philosophie. L'esprit humain a son enfance et sa virilité ; plût au ciel qu'il n'eût pas aussi son déclin, sa vieillesse et sa caducité. L'érudition, la littérature, les langues, les antiquités, les beaux-arts, sont les occupations de ses premières années et de son adolescence ; la Philosophie ne peut être que l'occupation de sa virilité, et la consolation ou le chagrin de sa vieillesse : cela dépend de l'emploi du temps et du caractère ; or l'espèce humaine a le sien ; et elle aperçoit très bien dans son histoire générale les intervalles vides, et ceux qui sont remplis de transactions qui l'honorent ou qui l'humilient. Quant aux causes du retardement de la Philosophie éclectique, dont nous formons une autre classe, il suffit d'en faire l'énumération. Ce sont les disputes de religion qui occupent tant de bons esprits ; l'intolérance de la superstition qui en persécute et décourage tant d'autres ; l'indigence qui jette un homme de génie du côté opposé à celui où la nature l'appelait ; les récompenses mal placées qui l'indignent et lui font tomber la plume des mains ; l'indifférence du gouvernement qui dans son calcul politique fait entrer pour infiniment moins qu'il ne vaut, l'éclat que la nation reçoit des lettres et des arts d'agrément, et qui négligeant le progrès des arts utiles, ne sait pas sacrifier une somme aux tentatives d'un homme de génie qui meurt avec ses projets dans sa tête, sans qu'on puisse conjecturer si la nature réparera jamais cette perte. Car dans toute la suite des individus de l'espèce humaine qui ont existé et qui existeront, il est impossible qu'il y en ait deux qui se ressemblent parfaitement ; d'où il s'ensuit pour ceux qui savent raisonner, que toutes les fois qu'une découverte utile attachée à la différence spécifique qui distinguait tel individu de tous les autres, et qui le constituait tel, ou n'aura point été faite, ou n'aura point été publiée, elle ne se fera plus ; c'est autant de perdu pour le progrès des Sciences et des Arts, et pour le bonheur et la gloire de l'espèce. J'invite ceux qui seront tentés de regarder cette considération comme trop subtile, d'interroger là-dessus quelques-uns de nos illustres contemporains ; je m'en rapporte à leur jugement. Je les invite encore à jeter les yeux sur les productions originales, tant anciennes que modernes, en quelque genre que ce soit, à méditer un moment sur ce que c'est que l'originalité, et à me dire s'il y a deux originaux qui se ressemblent, je ne dis pas exactement, mais à de petites différences près. J'ajouterai enfin la protection mal placée, qui abandonne les hommes de la nation, ceux qui la représentent avec dignité parmi les nations subsistantes, ceux à qui elle devra son rang parmi les peuples à venir, ceux qu'elle révère dans son sein, et dont on s'entretient avec admiration dans les contrées éloignées, à des malheureux condamnés au personnage qu'ils sont, ou par la nature qui les a produits médiocres et méchants, ou par une dépravation de caractère qu'ils doivent à des circonstances telles que la mauvaise éducation, la mauvaise compagnie, la débauche, l'esprit d'intérêt, et la petitesse de certains hommes pusillanimes qui les redoutent, qui les flattent, qui les irritent peut-être, qui rougissent d'en être les protecteurs déclarés, mais que le public à qui rien n'échappe, finit par compter au nombre de leurs protégés. Il semble que l'on se conduise dans la république littéraire par la même politique cruelle qui régnait dans les démocraties anciennes, où tout citoyen qui devenait trop puissant, était exterminé. Cette comparaison est d'autant plus juste que, quand on eut sacrifié par l'ostracisme quelques honnêtes gens, cette loi commença à déshonorer ceux qu'elle épargnait. J'écrivais ces réflexions, le 11 février 1755, au retour des funérailles d'un de nos plus grands hommes [Montesquieu], désolé de la perte que la nation et les lettres faisaient en sa personne, et profondément indigné des persécutions qu'il avait essuyées. La vénération que je portais à sa mémoire, gravait sur son tombeau ces mots que j'avais destinés quelque temps auparavant à servir d'inscription à son grand ouvrage De l'Esprit des lois : alto quaesivit caelo lucem, ingemuitque reperta [« Il chercha la lumière dans le ciel élevé, et gémit de l'avoir trouvée. » l'Énéide de Virgile (chant IV, v. 692)]. Puissent-ils passer à la postérité, et lui apprendre qu'alarmé du murmure d'ennemis qu'il redoutait, et sensible à des injures périodiques, qu'il eût méprisées sans doute sans le sceau de l'Autorité dont elles lui paraissaient revêtues, la perte de la tranquillité fut la triste récompense de l'honneur qu'il venait de faire à la France, et du service important qu'il venait de rendre à l'univers ! Jusqu'à présent on n'a guère appliqué l'Éclectisme qu'à des matières de Philosophie ; mais il n'est pas difficile de prévoir à la fermentation des esprits, qu'il va devenir plus général. Je ne crois pas, peut-être même n'est-il pas à souhaiter, que ses premiers effets soient rapides ; parce que ceux qui sont versés dans la pratique des Arts ne sont pas assez raisonneurs, et que ceux qui ont l'habitude de raisonner, ne sont ni assez instruits, ni assez disposés à s'instruire de la partie mécanique. Si l'on met de la précipitation dans la réforme, il pourra facilement arriver qu'en voulant tout corriger, on gâtera tout. Le premier mouvement est de se porter aux extrêmes. J'invite les Philosophes à s'en méfier ; s'ils sont prudents, ils se résoudront à devenir disciples en beaucoup de genres, avant que de vouloir être maîtres ; ils hasarderont quelques conjectures, avant que de poser des principes. Qu'ils songent qu'ils ont affaire à des espèces d'automates, auxquels il faut communiquer une impulsion d'autant plus ménagée, que les plus estimables d'entre eux sont les moins capables d'y résister. Ne serait-il pas raisonnable d'étudier d'abord les ressources de l'art, avant que de prétendre agrandir ou resserrer ses limites ? C'est faute de cette initiation, qu'on ne sait ni admirer ni reprendre. Les faux amateurs corrompent les artistes ; les demi-connaisseurs les découragent : je parle des arts libéraux. Mais tandis que la lumière qui fait effort en tout sens, pénétrera de toutes parts, et que l'esprit du siècle avancera la révolution qu'il a commencée, les arts mécaniques s'arrêteront où ils en sont, si le gouvernement dédaigne de s'intéresser à leurs progrès d'une manière plus utile. Ne serait-il pas à souhaiter qu'ils eussent leur académie ? Croit-on que les cinquante mille francs que le gouvernement emploierait par an à la fonder et à la soutenir, fussent mal employés ? Quant à moi, il m'est démontré qu'en vingt ans de temps il en sortirait cinquante volumes in-4° où l'on trouverait à peine cinquante lignes inutiles ; les inventions dont nous sommes en possession, se perfectionneraient ; la communication des lumières en ferait nécessairement naître de nouvelles, et recouvrer d'anciennes qui se sont perdues ; et l'état présenterait à quarante malheureux citoyens qui se sont épuisés de travail, et à qui il reste à peine du pain pour eux et pour leurs enfants, une ressource honorable et le moyen de continuer à la société des services plus grands peut-être encore que ceux qu'ils lui ont rendus, en consignant dans des mémoires les observations précieuses qu'ils ont faites pendant un grand nombre d'années. De quel avantage ne serait-il pas pour ceux qui se destineraient à la même carrière, d'y entrer avec toute l'expérience de ceux qui n'en sortent qu'après y avoir blanchi ? Mais faute de l'établissement que je propose, toutes ces observations sont perdues, toute cette expérience s'évanouit, les siècles s'écoulent, le monde vieillit, et les arts mécaniques restent toujours enfants. [...]
FANTÔME [12]
HOMME [13]
L'homme vaut par le nombre ; plus une société est nombreuse, plus elle est puissante pendant la paix, plus elle est redoutable dans les temps de la guerre. Un souverain s'occupera donc sérieusement de la multiplication de ses sujets. Plus il aura de sujets, plus il aura de commerçants, d'ouvriers, de soldats. Ses États sont dans une situation déplorable, s'il arrive jamais que parmi les hommes qu'il gouverne, il y en ait un qui craigne de faire des enfants et qui quitte la vie sans regret. Mais ce n'est pas assez que d'avoir des hommes, il faut les avoir industrieux et robustes. On aura des hommes robustes s'ils ont de bonnes moeurs et si l'aisance leur est facile à acquérir et à conserver. On aura des hommes industrieux s'ils sont libres. L'administration est la plus mauvaise qu'il soit possible d'imaginer, si faute de liberté de commerce, l'abondance devient quelquefois pour une province un fléau aussi redoutable que la disette. Voyez les articles GOUVERNEMENT, LOIS, IMPÔTS, POPULATION, LIBERTÉ, etc. Ce sont les enfants qui font des hommes. Il faut donc veiller à la conservation des enfants par une attention spéciale sur les pères, sur les mères et sur les nourrices. Cinq mille enfants exposés tous les ans à Paris peuvent devenir une pépinière de soldats, de matelots et d'agriculteurs. Il faut diminuer les ouvriers du luxe et les domestiques. Il y a des circonstances où le luxe n'emploie pas les hommes avec assez de profit, il n'y en a aucune où la domesticité ne les emploie avec perte. Il faudrait asseoir sur les domestiques un impôt à la décharge des agriculteurs. Si les agriculteurs, qui sont les hommes de l'État qui fatiguent le plus, sont les moins bien nourris, il faut qu'ils se dégoûtent de leur état ou qu'ils y périssent. Dire que l'aisance les en ferait sortir, c'est être un ignorant et un homme atroce. On ne se presse d'entrer dans une condition que par l'espoir d'une vie douce. C'est la jouissance d'une vie douce qui y retient et qui y appelle. Un emploi des hommes n'est bon que quand le profit va au-delà des frais du salaire. La richesse d'une nation est le produit de la somme de ses travaux au-delà des frais du salaire. Plus le produit net est grand et également partagé, plus l'administration est bonne. Un produit net également partagé peut être préférable à un plus grand produit net dont le partage serait très inégal, et qui diviserait le peuple en deux classes dont l'une regorgerait de richesse et l'autre expirerait dans la misère. Tant qu'il y a des friches dans un État, un homme ne peut être employé en manufacture sans perte. À ces principes clairs et simples, nous en pourrions ajouter un grand nombre d'autres, que le souverain trouvera de lui-même s'il a le courage et la bonne volonté nécessaires pour les mettre en pratique.
NAÎTRE [14]
NÉANT, RIEN
NÉGATION [15]
On voit des gens qui se plaignent qu'après tous les efforts imaginables pour concevoir le néant, ils n'en peuvent venir à bout. Qu'est-ce qui a précédé la création du monde ? qu'est-ce qui en tenait la place ? Rien. Mais le moyen de se représenter ce rien ? Il est plus aisé de se représenter une matière éternelle. Ces gens-là font des efforts là où il n'en faudrait point faire, et voilà justement ce qui les embarrasse, ils veulent former quelque idée qui leur représente le rien ; mais comme chaque idée est réelle, ce qu'elle leur représente est aussi réel. Quand nous parlons du néant, afin que nos pensées se disposent conformément à notre langage et qu'elles y répondent, il faut s'abstenir de représenter quoi que ce soit. Avant la création Dieu existait ; mais qu'est-ce qui existait, qu'est-ce qui tenait la place du monde ? Rien ; point de place ; la place a été faite avec l'univers qui est sa propre place, car il est en soi-même, et non hors de soi-même. Il n'y avait donc rien ; mais comment le concevoir ? Il ne faut rien concevoir. Qui dit rien déclare par son langage qu'il éloigne toute réalité ; il faut donc que la pensée pour répondre à ce langage écarte toute idée, et ne porte son attention sur quoi que ce soit de représentatif, à la vérité on ne s'abstient pas de toute pensée, on pense toujours ; mais dans ce cas-là penser c'est sentir simplement soi-même, c'est sentir qu'on s'abstient de se former des représentations.
PHILOSOPHE [16]
Il n'y a rien qui coûte moins à acquérir aujourd'hui que le nom de philosophe ; une vie obscure et retirée, quelques dehors de sagesse, avec un peu de lecture, suffisent pour attirer ce nom à des personnes qui s'en honorent sans le mériter. D'autres, en qui la liberté de penser tient lieu de raisonnement, se regardent comme les seuls véritables philosophes, parce qu'ils ont osé renverser les bornes sacrées posées par la religion, et qu'ils ont brisé les entraves où la foi mettait leur raison. Fiers de s'être défaits des préjugés de l'éducation, en matière de religion, ils regardent avec mépris les autres comme des âmes faibles, des génies serviles, des esprits pusillanimes qui se laissent effrayer par les conséquences où conduit l'irréligion, et qui n'osant sortir un instant du cercle des vérités établies, ni marcher dans des routes nouvelles, s'endorment sous le joug de la superstition. Mais on doit avoir une idée plus juste du philosophe, et voici le caractère que nous lui donnons. Les autres hommes sont déterminés à agir sans sentir, ni connaître les causes qui les font mouvoir, sans même songer qu'il y en ait. Le philosophe au contraire démêle les causes autant qu'il est en lui, et souvent même les prévient, et se livre à elles avec connaissance : c'est une horloge qui se monte, pour ainsi dire, quelquefois elle-même. Ainsi il évite les objets qui peuvent lui causer des sentiments qui ne conviennent ni au bien-être, ni à l'être raisonnable, et cherche ceux qui peuvent exciter en lui des affections convenables à l'état où il se trouve. La raison est, à l'égard du philosophe, ce que la grâce est à l'égard du chrétien. La grâce détermine le chrétien à agir ; la raison détermine le philosophe. Les autres hommes sont emportés par leurs passions, sans que les actions qu'ils font soient précédées de la réflexion : ce sont des hommes qui marchent dans les ténèbres ; au lieu que le philosophe, dans ses passions mêmes, n'agit qu'après la réflexion ; il marche la nuit, mais il est précédé d'un flambeau. Le philosophe forme ses principes sur une infinité d'observations particulières. Le peuple adopte le principe sans penser aux observations qui l'ont produit : il croit que la maxime existe pour ainsi dire par elle-même ; mais le philosophe prend la maxime dès sa source ; il en examine l'origine ; il en connaît la propre valeur, et n'en fait que l'usage qui lui convient. La vérité n'est pas pour le philosophe une maîtresse qui corrompe son imagination, et qu'il croie trouver partout ; il se contente de la pouvoir démêler où il peut l'apercevoir. Il ne la confond point avec la vraisemblance ; il prend pour vrai ce qui est vrai, pour faux ce qui est faux, pour douteux ce qui est douteux, et pour vraisemblable ce qui n'est que vraisemblable. Il fait plus, et c'est ici une grande perfection du philosophe, c'est que lorsqu'il n'a point de motif propre pour juger, il sait demeurer indéterminé. Le monde est plein de personnes d'esprit et de beaucoup d'esprit, qui jugent toujours ; toujours ils devinent, car c'est deviner que de juger sans sentir quand on a le motif propre du jugement. Ils ignorent la portée de l'esprit humain ; ils croient qu'il peut tout connaître : ainsi ils trouvent de la honte à ne point prononcer de jugement, et s'imaginent que l'esprit consiste à juger. Le philosophe croit qu'il consiste à bien juger : il est plus content de lui-même quand il a suspendu la faculté de se déterminer que s'il s'était déterminé avant d'avoir senti le motif propre à la décision. Ainsi il juge et parle moins, mais il juge plus surement et parle mieux ; il n'évite point les traits vifs qui se présentent naturellement à l'esprit par un prompt assemblage d'idées qu'on est souvent étonné de voir unies. C'est dans cette prompte liaison que consiste ce que communément on appelle esprit ; mais aussi c'est ce qu'il recherche le moins, il préfère à ce brillant le soin de bien distinguer ses idées, d'en connaître la juste étendue et la liaison précise, et d'éviter de prendre le change en portant trop loin quelque rapport particulier que les idées ont entre elles. C'est dans ce discernement que consiste ce qu'on appelle jugement et justesse d'esprit : à cette justesse se joignent encore la souplesse et la netteté. Le philosophe n'est pas tellement attaché à un système, qu'il ne sente toute la force des objections. La plupart des hommes sont si fort livrés à leurs opinions, qu'ils ne prennent pas seulement la peine de pénétrer celles des autres. Le philosophe comprend le sentiment qu'il rejette, avec la même étendue et la même netteté qu'il entend celui qu'il adopte. L'esprit philosophique est donc un esprit d'observation et de justesse, qui rapporte tout à ses véritables principes ; mais ce n'est pas l'esprit seul que le philosophe cultive, il porte plus loin son attention et ses soins. L'homme n'est point un monstre qui ne doive vivre que dans les abîmes de la mer, ou dans le fond d'une forêt : les seules nécessités de la vie lui rendent le commerce des autres nécessaire ; et dans quelqu'état où il puisse se trouver, ses besoins et le bien-être l'engagent à vivre en société. Ainsi la raison exige de lui qu'il connaisse, qu'il étudie, et qu'il travaille à acquérir les qualités sociables. Notre philosophe ne se croit pas en exil dans ce monde ; il ne croit point être en pays ennemi ; il veut jouir en sage économe des biens que la nature lui offre ; il veut trouver du plaisir avec les autres : et pour en trouver, il en faut faire : ainsi il cherche à convenir à ceux avec qui le hasard ou son choix le font vivre ; et il trouve en même temps ce qui lui convient : c'est un honnête homme qui veut plaire et se rendre utile. La plupart des grands, à qui les dissipations ne laissent pas assez de temps pour méditer, sont féroces envers ceux qu'ils ne croient pas leurs égaux. Les philosophes ordinaires qui méditent trop, ou plutôt qui méditent mal, le sont envers tout le monde ; ils fuient les hommes, et les hommes les évitent. Mais notre philosophe, qui sait se partager entre la retraite et le commerce des hommes, est plein d'humanité. C'est le Chrémès de Térence, qui sent qu'il est homme, et que la seule humanité intéresse à la mauvaise ou à la bonne fortune de son voisin. Homo sum, humani a me nihil alienum puto. Il serait inutile de remarquer ici combien le philosophe est jaloux de tout ce qui s'appelle honneur et probité. La société civile est, pour ainsi dire, une divinité pour lui sur la terre ; il l'encense, il l'honore par la probité, par une attention exacte à ses devoirs, et par un désir sincère de n'en être pas un membre inutile ou embarrassant. Les sentiments de probité entrent autant dans la constitution mécanique du philosophe que les lumières de l'esprit. Plus vous trouverez de raison dans un homme, plus vous trouverez en lui de probité. Au contraire, où règnent le fanatisme et la superstition, règnent les passions et l'emportement. Le tempérament du philosophe, c'est d'agir par esprit d'ordre ou par raison ; comme il aime extrêmement la société, il lui importe bien plus qu'au reste des hommes de disposer tous ses ressorts à ne produire que des effets conformes à l'idée d'honnête homme. Ne craignez pas que, parce que personne n'a les yeux sur lui, il s'abandonne à une action contraire à la probité. Non. Cette action n'est point conforme à la disposition mécanique du sage ; il est pétri, pour ainsi dire, avec le levain de l'ordre et de la règle ; il est rempli des idées du bien de la société civile ; il en connaît les principes bien mieux que les autres hommes. Le crime trouverait en lui trop d'opposition, il aurait trop d'idées naturelles et trop d'idées acquises à détruire. Sa faculté d'agir est pour ainsi dire comme une corde d'instrument de musique montée sur un certain ton ; elle n'en saurait produire un contraire. Il craint de se détonner, de se désaccorder avec lui-même ; et ceci me fait ressouvenir de ce que Velleius dit de Caton d'Utique : « Il n'a jamais, dit-il, fait de bonnes actions pour paraître les avoir faites, mais parce qu'il n'était pas en lui de faire autrement. » D'ailleurs dans toutes les actions que les hommes font, ils ne cherchent que leur propre satisfaction actuelle : c'est le bien, ou plutôt l'attrait présent, suivant la disposition mécanique où ils se trouvent, qui les fait agir. Or le philosophe est disposé plus que qui que ce soit par ses réflexions à trouver plus d'attrait et de plaisir à vivre avec vous, à s'attirer votre confiance et votre estime, à s'acquitter des devoirs de l'amitié et de la reconnaissance. Ces sentiments sont encore nourris dans le fond de son coeur par la religion, où l'ont conduit les lumières naturelles de sa raison. Encore un coup, l'idée de malhonnête homme est autant opposée à l'idée de philosophe, que l'est l'idée de stupide ; et l'expérience fait voir tous les jours que plus on a de raison et de lumière, plus on est sûr et propre pour le commerce de la vie. Un sot, dit La Rochefoucauld, n'a pas assez d'étoffe pour être bon : on ne pèche que parce que les lumières sont moins fortes que les passions ; et c'est une maxime de théologie vraie en un certain sens, que tout pécheur est ignorant. Cet amour de la société, si essentiel au philosophe, fait voir combien est véritable la remarque de l'empereur Antonin : « Que les peuples seront heureux quand les rois seront philosophes, ou quand les philosophes seront rois ! » Le philosophe est donc un honnête homme qui agit en tout par raison, et qui joint à un esprit de réflexion et de justesse les moeurs et les qualités sociables. Entez un souverain sur un philosophe d'une telle trempe, et vous aurez un parfait souverain. De cette idée il est aisé de conclure combien le sage insensible des stoïciens est éloigné de la perfection de notre philosophe : un tel philosophe est homme, et leur sage n'était qu'un fantôme. Ils rougissaient de l'humanité, et il en fait gloire ; ils voulaient follement anéantir les passions, et nous élever au-dessus de notre nature par une insensibilité chimérique : pour lui, il ne prétend pas au chimérique honneur de détruire les passions, parce que cela est impossible ; mais il travaille à n'en être pas tyrannisé, à les mettre à profit, et à en faire un usage raisonnable, parce que cela est possible, et que la raison le lui ordonne. On voit encore, par tout ce que nous venons de dire, combien s'éloignent de la juste idée du philosophe ces indolents qui, livrés à une méditation paresseuse, négligent le soin de leurs affaires temporelles, et de tout ce qui s'appelle fortune. Le vrai philosophe n'est point tourmenté par l'ambition, mais il veut avoir les commodités de la vie ; il lui faut, outre le nécessaire précis, un honnête superflu nécessaire à un honnête homme, et par lequel seul on est heureux : c'est le fond des bienséances et des agréments. Ce sont de faux philosophes qui ont fait naître ce préjugé, que le plus exact nécessaire lui suffit, par leur indolence et par des maximes éblouissantes. | |||||
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[1] Denis Diderot, Pensées philosophiques et Addition aux pensées philosophiques, GF © 2007. [2] Diderot, Le Rêve de d'Alembert, GF © 2002.
[3]
[4] Point fondamental qui vient apporter une première réponse à l'interrogation initiale de ce dialogue. L'unité de l'animal n'est pas prédonnée par une âme formatrice, elle est constituée par ce rapport constant des impressions au centre que permet le système nerveux. La mémoire permet la permanence de ce rapport dans le temps, c'est-à-dire le rapport de ce rapport présent à tous les rapports passés. Le souvenir de cette unité ainsi constituée est le moi, l'identité personnelle. (Note p. 208) [5] Dans sa contribution à l'article ÂME de l'Encyclopédie, Diderot cite plus en détail cette observation de La Peyronie (1678-1747) : « Un jeune homme de seize ans fut blessé d'un coup de pierre au haut et au devant du pariétal gauche ; l'os fut contus et ne parut point fêlé ; il ne survint point d'accident jusqu'au vingt-cinquième jour, que le malade commença à sentir que l'oeil droit s'affaiblissait, et qu'il était pesant et douloureux, surtout lorsqu'on le pressait : au bout de trois jours, il perdit la vue de cet oeil seulement ; il perdit ensuite l'usage presque entier de tous les sens, et il tomba dans un assoupissement et un affaissement absolu de tout le corps : on fit des incisions ; on fit trois trépans ; on ouvrit la dure-mère ; on tira d'un abcès, qui devait avoir environ le volume d'un oeuf de poule, trois onces et demie de matière épaisse, avec quelques flocons de la substance du cerveau. [...] Dès que le pus qui pesait sur le corps calleux fut vidé, l'assoupissement cessa, la vue et la liberté des sens revinrent. Les accidents recommençaient à mesure que la cavité se remplissait d'une nouvelle suppuration, et ils disparaissaient à mesure que les matières sortaient. L'injection produisait le même effet que la présence des matières : dès que l'on remplissait la cavité, le malade perdait la raison et le sentiment ; et on lui redonnait l'un et l'autre, en pompant l'injection par le moyen d'une seringue [...]. Au bout de deux mois, ce malade fut guéri ; il eut la tête entièrement libre, et ne ressentit pas la moindre incommodité. » [6] Diderot, Lettre sur les aveugles / Lettre sur les sourds et muets, GF © 2000. [7] [On reconnaît ici l'Allégorie de la caverne de Platon.] [8] Diderot, Lettre sur les aveugles / Lettre sur les sourds et muets, GF © 2000. [9] Diderot, Articles de l'Encyclopédie, Gallimard - Folio classique © 2015, p. 54-68. [10] Diderot, L'Encyclopédie — 50 articles fondamentaux, Mille et une nuits © 2013, p. 22-37. [11] Diderot, Encyclopédie II ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, GF © 1986, p. 7-15. [12] Diderot, Articles de l'Encyclopédie, Gallimard - Folio classique © 2015, p. 270-271. [14] Diderot, L'Encyclopédie — 50 articles fondamentaux, Mille et une nuits © 2013, p. 97-99. [15] Diderot, Articles de l'Encyclopédie, Gallimard - Folio classique © 2015, p. 303-304.
[16]
Diderot, L'Encyclopédie — 50 articles fondamentaux, Mille et une nuits © 2013,
p. 99-108.
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